
L’implication de Doha dans la résolution d’un certain nombre de conflit sur le continent est certes saluée, mais nombre d’observateurs Africains ne cachent pas leur réserve au sujet de la récente tournée du ministre qatari des Affaires étrangères auprès des membres de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Affirmer que le Qatar déploie actuellement sa plus grande activité diplomatique en Afrique serait une lapalissade, tant l’activisme de l’émirat pétrolier du golfe sur le continent ne passe pas inaperçu. Le coup diplomatique réussi par l’émir Tamim Ben Hamad Al Thani, le 18 mars dernier, en réunissant à Doha pour la première fois depuis un certain moment les présidents congolais et rwandais est encore dans les esprits.
D’ailleurs, le pays a continué de s’investir dans la résolution de la crise dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), puisque, quelques jours seulement après la rencontre entre Paul Kagame et Félix Tshisekedi, le Qatar a accueilli plusieurs délégations des rebelles du M23 soutenus par le Rwanda ainsi que des autorités congolaises. Si rien n’a filtré sur les échanges entre les deux délégations, ces discussions sont venues rappeler que Doha est très actif sur le continent.
Activisme diplomatique sur le continent
Il y a déjà bien longtemps que Doha est devenu la capitale où tout le monde africain se rend. Faut-il le rappeler, ce sont les autorités qataries qui avaient organisé et financé le dialogue entre le pouvoir tchadien de la transition et les différents groupes rebelles qui contestaient sa légitimé. L’accord conclu par les parties a permis d’apaiser les tensions et de jeter les bases du retour à l’ordre constitutionnel.
Inutile de souligner par ailleurs qu’en 2017, pour rompre son isolement diplomatique face à ses voisins des pétromonarchies arabes auxquels s’étaient joints plusieurs pays africains comme l’Égypte, le Sénégal, la Mauritanie, le Niger, le Tchad ou encore le Gabon, sur les instigations de l’Arabie Saoudite, qui leur avait fait un chantage sur les quotas de pèlerins du « hajj », le Qatar avait décidé de regarder en direction de l’Afrique. Du 20 au 24 décembre 2017, le cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani en personne avait organisé une tournée inédite dans six pays d’Afrique de l’Ouest.
Curieuses requêtes des juntes de l’AES
Après une visite de 48 heures à Dakar, où il était arrivé le 20 décembre 2017 au soir, l’émir s’était également rendu au Mali, en Guinée, au Burkina Faso, au Ghana et en Côte d’Ivoire. À cette occasion, il avait signé avec ces pays des accords dans les domaines de l’éducation, des mines, de l’énergie, de la sécurité alimentaire ou encore de la santé. On s’en doute, son objectif était clairement d’obtenir le soutien des Africains ou, à tout le moins, d’infléchir leur position, à défaut de les pousser à adopter une posture de neutralité dans la brouille qui l’opposait à Riyad, son puissant voisin.
Mais depuis, l’époque et les hommes ont changé. À l’exception d’Alassane Ouattara, la plupart des chefs d’État que l’émir qatari avait rencontré ne sont plus aux affaires. Les présidents Ibrahim Boubacar Keïta, Alpha Condé et Roch-Marc Christian Kaboré ont été renversés par des juntes militaires, tandis que Macky Sall ainsi que Nana Akufo-Addo ont fini leurs deux mandats autorisés par les constitutions sénégalaise et ghanéenne avant de passer la main à leurs successeurs.
C’est dans ce contexte que le ministre des Affaires étrangères du Qatar Mohammed bin Abdulaziz Al Khulaifi a longuement séjourné dans la région à partir du 24 février dernier. Preuve que le Burkina Faso n’est plus un allié sûr de l’émirat pétrolier dans la sous-région, comme sous la présidence de Roch-Marc Christian Kaboré, qui avait effectué un déplacement à Doha, en mai 2017, pour rechercher des financements pour le Plan national de développement économique et social (PNDES), le capitaine Ibrahim Traoré a prétexté des contraintes de son agenda pour ne pas recevoir le chef de la diplomatie qatarie à Ouagadougou. Ce qui a poussé ce dernier à ajouter les étapes de Dakar et d’Accra qui n’étaient pas prévues à cette tournée.
Se cantonner au registre humanitaire
On a appris que les juntes nigérienne et malienne auraient formulé des demandes spécifiques à Mohammed bin Abdulaziz Al Khulaifi. Ainsi, Abdourahamane Tiani aurait émis le vœu que le Qatar s’implique en vue de l’aider à renouer avec les États-Unis d’Amérique et que Assimi Goïta aurait souhaité que le ministre contribue à ce que le Mali et l’Algérie retissent des liens.
Certes, le Qatar, qui est souvent accusé de financer le terrorisme, a toujours cherché à policer son image au niveau international en s’affichant aux côtés des États engagés dans la lutte contre l’extrémisme violent ou à vouloir servir de médiateur pour faire entendre raison aux groupes islamistes actifs dans la région. Mais si le pays accède à la requête des putschistes et que ses dirigeants se mettent à leurs services, il se serait fourvoyé. Complément.
Le Qatar devait se contenter de fournir aux pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) une aide humanitaire qui servira aux populations meurtries de la région. C’est dans ce registre humanitaire que de nombreux africains apprécient les efforts des autorités qataries en faveur de la libération du président Mohamed Bazoum, séquestré par les putschistes nigériens depuis le coup d’État de juillet 2023.
Déjà que les interférences de Doha dans le dossier congolais sont très mal perçues par de nombreux pays du continent, notamment l’Angola, dont le président João Lourenço n’a pas hésité de se retirer de la médiation quand il a appris la nouvelle de la rencontre entre Paul Kagame et Félix Tshisekedi. Il n’a cessé de répéter que le Qatar n’a rien à voir dans ce dossier, qui ne concerne que les Africains.
Il est donc exclu que le Qatar apporte son soutien à des régimes honnis par les populations. Toute autre initiative serait malavisée et contreproductive.