
Dans cette tribune, l’universitaire franco-togolais et président de l’Institut international de gestion des conflits (IIGC), Kag Sanoussi, propose un véritable plaidoyer en faveur de la paix, un processus exigeant, soutient-il.
L’histoire nous enseigne que la guerre naît plus facilement que la paix. Elle est souvent le fruit de peurs profondes : peur de l’autre, de perdre son territoire, ses ressources, son identité ou sa position. Cette peur, loin d’être un frein, devient un moteur du conflit. Anticipant un avenir incertain, certains préfèrent frapper les premiers pour assurer leur survie. D’autres, déjà plongés dans la guerre, hésitent à déposer les armes, convaincus que la poursuite du combat leur offrira un meilleur levier dans les négociations futures.
La paix, quant à elle, est un processus exigeant. Là où la guerre s’alimente d’émotions brutes et immédiates, la paix requiert patience, discernement et concessions. Elle impose un travail sur soi et sur l’autre, nécessitant une intelligence stratégique que « l’Intelligence négociationnelle et la pratique de la pensée centrale éclairent : comment bâtir une solution qui, sans être parfaite, soit acceptable par tous ?
L’illusion de la paix parfaite et le défi du compromis
Il n’existe ni guerre parfaite, ni paix parfaite. La guerre sème la destruction, brise les liens et engendre des blessures profondes, souvent irréparables. La paix, quant à elle, bien qu’aspirée par tous, n’est jamais une simple absence de conflit. Elle est un processus exigeant, qui repose sur une capacité à renoncer.
Celui qui veut sincèrement œuvrer pour la paix doit accepter une perte : une influence, un privilège, une part de fierté, voire une certitude profondément ancrée. Loin d’être un aveu de faiblesse, ce renoncement devient le prix à payer pour instaurer un équilibre durable. Mais encore faut-il savoir quoi et comment perdre.
Dans cette quête, la pratique de la pensée centrale, propose une approche stratégique et lucide du compromis. Il ne s’agit pas d’un simple marchandage où chacun cherche à minimiser ses concessions, mais d’un art subtil, un équilibre délicat entre ce que l’on cède et ce que l’on obtient.
Le véritable défi du compromis ne réside pas uniquement dans l’acte de céder, mais dans la perception des pertes et des gains. Une paix viable ne peut être bâtie sur la soumission totale d’une partie ou la victoire écrasante de l’autre. Elle repose sur une équité des sacrifices consentis et sur la capacité de chacun à reconnaître la valeur de ce qui a été préservé ou gagné.
Ainsi, construire la paix exige plus qu’une simple bonne volonté : cela requiert une intelligence du renoncement, une vision claire des enjeux et un engagement sincère à bâtir un avenir où chacun trouve sa place. C’est dans cet équilibre subtil que se trouve la véritable force du compromis.
Le piège de la méfiance et la force du courage diplomatique
Faire la paix, c’est d’abord affronter la méfiance, celle qui enchaîne les esprits et empêche tout dialogue sincère. Chaque camp doit non seulement surmonter sa propre peur, mais aussi comprendre et dissiper celle de l’autre. Or, lorsque la peur devient le seul prisme à travers lequel on perçoit l’adversaire, elle enferme les protagonistes dans un cycle infernal où la guerre semble paradoxalement est plus sûre que la paix elle-même.
Les traditions africaines de diplomatie et de gestion des conflits nous enseignent pourtant que la force de l’esprit l’emporte toujours sur celle des armes. La palabre africaine, qui réunit sous l’arbre à palabres chefs, sages et parties opposées, repose sur une vérité essentielle :la guerre détruit, mais la parole construit. Dans cette approche, la négociation ne consiste pas à imposer une vision dominante, mais à tisser un nouvel équilibre, où chacun trouve sa place et préserve sa dignité.
Mais à vouloir cocher toutes les cases avant de passer à un accord de paix, il y a aussi le risque de se laisser emporter par la guerre et de laisser passer l’occasion d’une paix, même imparfaite.
C’est ici que réside le véritable défi des négociateurs : dépasser la méfiance et accepter l’incertitude d’un futur commun. L’histoire regorge d’accords précipités, vite effondrés faute d’un cadre de confiance suffisant.
À l’inverse, en refusant d’aller vers la paix sous prétexte que toutes les conditions ne sont pas encore réunies, on offre à la guerre le temps de s’enraciner, rendant chaque jour un peu plus lointaine la possibilité d’une issue pacifique.
Les traités durables sont donc ceux qui se sont bâtis sur un dialogue où l’autre n’est plus perçu comme une menace, mais comme un acteur légitime d’un nouvel équilibre.
Dans de nombreuses sociétés africaines, la paix n’est pas qu’une absence de conflit ; elle est un processus vivant, qui demande des rites, des médiateurs de confiance et des engagements respectés dans la durée. Le courage diplomatique ne consiste pas seulement à signer un accord, mais à s’engager à honorer la parole donnée, à revenir discuter lorsque surgissent les tensions, et à considérer que la paix est une œuvre continue, et non un simple aboutissement.
Finalement, le véritable pouvoir ne réside pas dans la domination par la force, mais dans la capacité à transformer l’adversité en alliance, et la peur en confiance. Ceux qui ont compris cela deviennent les véritables architectes de la paix.
Le poison de la propagande et l’urgence de la pluralité des voix
Toute guerre est accompagnée de sa propagande, et une propagande appelle toujours une contre-propagande. Chaque camp se convainc d’avoir raison, de défendre une cause juste, et alimente un récit simplificateur où l’autre devient l’incarnation du mal absolu.
Or, la propagande n’éclaire jamais, elle obscurcit. Elle ne pacifie pas, elle attise. Plus insidieuse encore, elle façonne les opinions publiques en enfermant chacun dans une bulle cognitive où seuls les discours confortant ses certitudes sont audibles.
Dans ce jeu de manipulation, les médias deviennent un champ de bataille où, plutôt que d’informer, certains se contentent de relayer des éléments de langage, répétés en chœur comme des perroquets à une noce princière. La diversité des points de vue s’efface au profit d’une parole monolithique qui exclut toute nuance.
Ce phénomène est un frein majeur à la paix, car une opinion publique aveuglée par une seule vérité ne peut pas accepter le compromis.
L’exigence de vérité impose donc d’ouvrir les canaux de communication à des voix diverses, d’autoriser la contradiction, de ne pas tronquer les faits. La guerre a déjà trop d’horreurs pour que l’on y ajoute la déformation du réel.
Dans tout conflit, il y a une pluralité de souffrances et d’histoires à entendre. Une paix solide ne peut émerger que lorsque toutes ces voix ont eu leur place à la table du dialogue.
La paix mal négociée : un conflit en suspens
Toute paix conclue hâtivement, sans une vision claire et sans la mise en place d’un cadre sécuritaire solide, risque de ne devenir qu’un conflit refoulé, une guerre de basse intensité prête à éclater à la première occasion. C’est là le piège de la précipitation, où la paix devient une illusion fragile, un compromis temporaire dissimulant des tensions profondes. Une paix mal négociée, c’est comme un fleuve tranquille dont les eaux recouvrent des rochers aiguisés, prêts à surgir au premier effleurement. Cette paix, figée dans le formalisme des accords, devient une bombe à retardement, sur laquelle le poids des frustrations non résolues finit par peser de manière insoutenable.
À l’inverse, l’idée selon laquelle la guerre peut être prolongée pour espérer des conditions plus favorables en vue de la paix mène souvent à un piège fatal. Le conflit se prolonge, s’intensifie, et dans ce processus, la possibilité d’un accord pacifique s’éloigne chaque jour davantage. Comme le disait Sun Tzu dans L’Art de la guerre : « La guerre est l’art de tromper, mais la paix, elle, est un art de réconciliation. »
Un conflit prolongé, dans l’espoir d’une victoire décisive, finit souvent par épuiser les ressources et les volontés des belligérants, rendant plus complexe encore la tâche de reconstruire des relations pacifiques et d’apaiser les souffrances accumulées.
Le moment où l’on choisit de mettre fin à la guerre est crucial, mais plus encore, il est fondamental de savoir avec qui et sur quelles bases construire la paix.
Les traditions africaines, particulièrement dans les sociétés comme celles des peuples du Sahel ou des Grands Lacs, enseignent que la paix véritable ne peut exister sans un dialogue profond, un consensus global et une justice réparatrice. Le concept de « Ubuntu’’ chez les peuples d’Afrique australe, selon lequel l’harmonie sociale repose sur la réciprocité et la dignité partagée, souligne l’importance de l’inclusivité et de la reconnaissance mutuelle dans tout processus de réconciliation.
En Asie, notamment dans la culture confucéenne, la paix repose sur l’équilibre et la hiérarchie, où la reconsolidation des relations humaines, le respect des aînés et des traditions jouent un rôle clé dans la résolution des conflits. Ces enseignements nous rappellent qu’une paix qui ne prend pas en compte les dynamiques sociales et historiques sous-jacentes, peut rapidement se transformer en source de nouvelles tensions.
L’importance du “fou du roi” dans les négociations
Dans toute négociation complexe, il est crucial d’avoir « son fou du roi » : cet esprit libre qui, sans « déshabiller le chef en public », ose poser les questions qui dérangent, mettre en lumière les angles morts et anticiper les conséquences à court, moyen et long terme. Son rôle n’est pas de flatter, mais de rompre la chaîne du confort, d’empêcher l’enfermement dans une pensée figée ou une illusion de consensus.
Une paix durable ne peut naître que d’une lecture lucide du terrain, et non d’un simple désir de conciliation. Trop souvent, l’absence d’un tel conseiller mène à des accords précipités, dictés par l’émotion ou la pression du moment, plutôt que par une véritable analyse des rapports de force. Une paix aveugle est parfois plus destructrice qu’une guerre retardée.
Sortir du confort des certitudes est un exercice exigeant, mais nécessaire. Il faut savoir entendre les vérités inconfortables, celles qui bousculent mais qui permettent d’éviter les erreurs stratégiques. En diplomatie africaine, les sages et les griots jouent souvent ce rôle : dire ce que l’on ne veut pas entendre, pour éviter que le pire ne se produise. Ils rappellent que la paix ne se décrète pas, elle se construit avec réalisme et vigilance.
Enfin, il n’y a aucun déshonneur à faire le premier pas, à tendre la main pour initier le dialogue. Ce n’est ni un aveu de faiblesse ni une naïveté, mais un acte de responsabilité et de maîtrise. Cependant, ce premier pas ne signifie pas renoncer à défendre ses intérêts.
Tendre la main ne veut pas dire baisser la garde, mais chercher une solution où l’intelligence prime sur l’affrontement. C’est ainsi que naissent les compromis solides, ceux qui résistent à l’épreuve du temps.
Guerre et paix : personne ne gagne vraiment
Dans une guerre, même les vainqueurs sont des perdants. Le coût humain, économique et moral dépasse toujours ce qui était envisagé, et les cicatrices qu’elle laisse marquent plusieurs générations. La sagesse africaine enseigne que « le vrai fort n’est pas celui qui frappe, mais celui qui sait retenir son coup au moment de le donner ». Car une fois la guerre enclenchée, il n’y a plus de retour en arrière. Il n’est alors jamais trop tard pour sortir par le haut, mais toujours trop tard pour effacer les souffrances causées.
Partout où les armes crépitent, que ce vent saisisse les cœurs : la guerre ne sera jamais la bonne réponse, même lorsque l’on pense avoir raison. L’histoire nous rappelle que les conflits ne se résolvent pas par la destruction, mais par le courage, la responsabilité et une vision d’avenir plus grande que la rancune du passé. Une paix durable ne repose pas sur la force des armes, mais sur la force de l’esprit, la capacité à voir au-delà des blessures immédiates pour bâtir un horizon commun.
Mais la paix ne peut naître d’un mauvais diagnostic. On ne peut espérer reconstruire sur des fondations biaisées, en évitant les vérités qui dérangent. Assumer la réalité des faits est la seule manière d’envisager une réconciliation sincère. Car on ne fait pas la paix avec ses amis, mais avec ses ennemis. Et il ne suffit pas de parler seulement avec ceux qui partagent notre douleur ou notre vision, mais aussi d’ouvrir le dialogue à ceux que l’on combat, sans naïveté et sans exclusion.
C’est dans cette démarche que réside la seule victoire possible : celle qui transforme un champ de bataille en un espace de reconstruction. L’histoire ne retient pas ceux qui ont gagné la guerre, mais ceux qui ont su lui mettre un terme.
Reconfigurer les alliances : vers un nouvel équilibre mondial
L’ordre mondial n’est jamais figé ; il évolue au gré des forces qui osent redéfinir leur place. L’équilibre du monde de demain ne se décidera pas seulement dans les hautes sphères du pouvoir, mais dans la capacité des nations et des individus à sortir des dépendances héritées, à construire des alliances plus justes et à affirmer leur souveraineté intellectuelle et stratégique.
La raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure, mais chacun doit s’efforcer de devenir fort, au moins dans un domaine. La véritable puissance ne repose plus uniquement sur les armes ou l’économie, mais sur la maîtrise du savoir, la capacité d’adaptation et la force de proposition. Ceux qui resteront prisonniers d’un cadre obsolète, dicté par des peurs historiques ou un encerclement cognitif, risquent de voir leur influence s’effacer au profit de ceux qui auront su penser autrement.
Les nouvelles alliances qui se dessinent sur la scène mondiale traduisent cette nécessité de rupture avec les équilibres désuets. Un monde où les pôles d’influence sont plus équilibrés pourrait être un monde plus juste, mais seulement si les acteurs émergents se dotent des outils intellectuels et stratégiques nécessaires pour peser réellement dans les décisions**. Il ne suffit pas d’appeler à un rééquilibrage ; il faut s’en donner les moyens.
Se former, apprendre à négocier, comprendre les dynamiques globales, construire des récits convaincants : tout cela est indispensable pour naviguer dans une ère où les rapports de force se redessinent.
L’histoire africaine, occidentale et orientale regorge d’exemples de civilisations qui ont su s’adapter, se relever après des crises et tracer de nouveaux chemins. La transmission du savoir, l’apprentissage des stratégies et la formation d’esprits capables de penser au-delà des modèles imposés sont aujourd’hui des impératifs. Il est temps de dépasser la simple réactivité et de passer à une posture proactive : concevoir et imposer sa propre vision du monde, non en opposition systématique, mais en construction d’une alternative crédible et durable.
Faire évoluer les rapports de force ne signifie pas se complaire dans l’illusion d’un monde sans tension. C’est justement dans la capacité à gérer ces tensions avec lucidité, sans naïveté ni fatalisme, que réside la clé d’un nouvel équilibre mondial. Ceux qui sauront allier intelligence stratégique, maîtrise des savoirs et courage de l’action seront les véritables architectes du monde à venir.
Conclusion : le courage d’inventer la paix
Je crois en la puissance de l’action, car si les mots ouvrent la voie, ils ne doivent jamais se substituer aux actes. Toute paix durable est un pari, un équilibre fragile entre lucidité et audace, entre concessions et affirmation de soi. Ce n’est ni un rêve naïf, ni un simple exercice de rhétorique. C’est une construction exigeante qui refuse les illusions confortables et les solutions dictées par l’urgence.
Oser la paix, c’est embrasser la complexité du monde avec courage et discernement. Cela signifie refuser les postures figées et les certitudes dogmatiques pour entrer dans l’arène du réel, où chaque décision engage et façonne l’avenir. Les stratégies à courte vue, les moralisations stériles et les compromis creux n’ont jamais bâti la moindre stabilité. Faire la paix, c’est accepter l’imperfection, prendre le risque de l’inconfort, et tracer des chemins nouveaux là où d’autres ne voient que des impasses.
L’Intelligence négociationnelle et la pratique de la pensée centrale nous rappellent que vouloir la paix ne suffit pas : encore faut-il la rendre possible. C’est une entreprise qui exige une vision à long terme, une capacité à transformer l’incertain en opportunité, à faire du dialogue non une faiblesse, mais une force. C’est reconnaître que la paix véritable ne se décrète pas, elle se négocie, se défend et se cultive jour après jour.
Faire la paix, ce n’est pas choisir la facilité. C’est s’engager avec détermination dans le tumulte du monde, en sachant que même imparfaite, une paix obtenue par l’effort et la raison sera toujours préférable à une guerre « victorieuse » qui ne laisse derrière elle que des cendres et des larmes. L’histoire ne retient pas ceux qui ont choisi la facilité de la destruction, mais ceux qui ont eu l’audace de bâtir malgré les tempêtes.
À nous, maintenant, chacun à son niveau d’être à la hauteur de cet héritage.
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Bibliographie :
- Dr Dela SORSY – Multicrises (2021) → Analyse des crises contemporaines sous un prisme global et systémique, mettant en lumière les défis et opportunités pour l’Afrique et le reste du monde.
- Henry Kissinger – World Order (2014) → Une analyse classique sur la nécessité de l’équilibre des puissances et les réalités des négociations internationales.
- John Mearsheimer – The Great Delusion: Liberal Dreams and International Realities (2018) → Un regard critique sur les illusions des interventions internationales et les limites du libéralisme dans les relations internationales.
- Francis Nyamnjoh – RhodesMustFall: Nibbling at Resilient Colonialism in South Africa (2016) → Une analyse sur la persistance des structures de pouvoir coloniales et les luttes pour un nouvel équilibre social et politique en Afrique.
- Souleymane Bachir Diagne – En quête d’Afrique(s). Universalisme et pensée décoloniale (2018) → Un essai philosophique sur la manière dont l’Afrique peut redéfinir sa place dans le monde à travers un dialogue entre ses traditions et les défis contemporains.
- Joseph Nye – Do Morals Matter? Presidents and Foreign Policy from FDR to Trump (2020) → Une réflexion sur l’éthique dans les relations internationales et le rôle du soft power dans la construction d’un ordre mondial équilibré.
- Kag SANOUSSI – Agama, l’art de gouverner (2022) → Développe les concepts d’Intelligence Négociationnelle et de Pratique de la Pensée Centrale, offrant une approche stratégique et philosophique de la gouvernance et des négociations complexes.