Faute d’argent dans ses caisses, la Commission de la CÉMAC a annoncé suspendre ses activités. Une situation qui relance le débat sur la viabilité des institutions d’intégration d’Afrique centrale.
La Communauté économique et monétaire des États de l’Afrique centrale (CEMAC) a longtemps tenu le rôle peu enviable de lanterne rouge des organisations sous-régionales africaines. Inutile de souligner que jusqu’à l’implosion de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), marquée par le départ fracassant des États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) – Mali, Burkina Faso et Niger –, la CEMAC était unanimement considérée comme l’institution qui fonctionnait le moins bien.
Ses promesses de libre circulation des personnes et des biens étaient restées au stade d’incantations et de simples slogans, puisque des pays comme le Gabon ou la Guinée équatoriale persistent à imposer des restrictions draconiennes sur les visas d’entrée aux ressortissants des autres États membres, sapant ainsi les fondements mêmes de l’intégration régionale.
Au Gabon, par exemple, les citoyens camerounais doivent souvent affronter des procédures de visa onéreuses et bureaucratiques, malgré les accords communautaires. De même, la Guinée équatoriale, riche de son pétrole, maintient des barrières protectionnistes, invoquant des motifs sécuritaires qui masquent en réalité un isolationnisme économique. Ces pratiques freinent non seulement les échanges intrarégionaux – qui ne représentent que 3 % du commerce total de la zone, contre 15 % en moyenne en Afrique subsaharienne – mais elles perpétuent une fragmentation qui profite à certains cadres au détriment des populations.
Cette situation, aggravée par une crise financière aiguë, interroge aujourd’hui la viabilité même de cette organisation. Regroupant six États – Cameroun, Centrafrique, Congo Brazzaville, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad – la CÉMAC a été pourtant conçue pour favoriser une union économique et monétaire solide, avec une monnaie commune, le franc CFA, arrimée à l’euro. Il faut hélas noter que ses dysfonctionnements structurels la placent en porte-à-faux avec les ambitions continentales de l’Union africaine (UA), qui prône une intégration accélérée grâce à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Défaillance dramatique
Mais le mal le plus profond de la CEMAC réside dans son financement. La Taxe communautaire d’Intégration (TCI), instituée en 2012 pour alimenter le budget de la Commission, censée être collectée par les États membres sur les importations et reversée à l’institution, parvient difficilement dans les caisses de l’organisation. Explication : plusieurs pays rechignent à se conformer aux règlements communautaires, accumulant des arriérés estimés à quelques centaines de milliards de francs CFA.
Cette réticence n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, l’attitude des États de l’AES qui, en quittant la CEDEAO, ont contribué à la balkanisation du continent. En refusant de payer leur dû, les États membres de la CEMAC mettent en péril le fonctionnement même de l’institution communautaire, comme s’ils préparaient tacitement leur retrait. C’est à croire qu’ils cherchent à saborder l’organisation de l’intérieur, préférant une souveraineté nationale illusoire à une intégration qui exigerait des sacrifices partagés.
Les conséquences de cette défaillance sont dramatiques. Le 5 février 2026, le président de la Commission de la CEMAC, Baltazar Engonga Edjo’o, a été contraint d’annoncer dans une circulaire inédite la suspension provisoire de toutes les activités et missions de l’organisation, à l’exception de celles jugées stratégiques. « J’ai le pénible mais impérieux devoir de suspendre toutes les activités et autres missions de la Commission de la CEMAC », a-t-il écrit, invoquant une « dégradation continue de sa situation financière » qui rend impossible le paiement des salaires et des fournisseurs. Cette décision, qui a fait l’effet d’une bombe, souligne l’ampleur de la crise. Sans fonds, la CEMAC est paralysée, incapable de poursuivre ses programmes d’intégration.
Imprudence collective
Pour tenter de débloquer la situation, l’Équato-Guinéen a mandaté son vice-président pour une « mission circulaire » au sein des six États membres. Celle-ci s’est déjà rendue dans quatre pays – Cameroun, Congo Brazzaville, Gabon et Tchad –, mais les résultats escomptés, selon lui, tardent à se manifester. Les promesses de paiement restent lettre morte, et les discussions se heurtent à des justifications nationales : budgets nationaux en déficit, priorités sécuritaires au Tchad ou en Centrafrique, ou encore chute des prix du pétrole.
Cette gestion des finances de la Commission est à l’image de celle des États membres : catastrophique. Dotés de ressources naturelles abondantes, les pays de la CÉMAC peinent à équilibrer leurs comptes. Le budget 2026 du Cameroun, considéré comme la locomotive de la sous-région, prévoit un déficit doublé par rapport à 2025, atteignant 631 milliards de francs CFA, avec des besoins de financement grimpant à 3 104 milliards. Yaoundé compte sur des emprunts extérieurs massifs, malgré un risque élevé de surendettement signalé par la Banque africaine de développement (BAD) et le Fonds monétaire international (FMI).
De même que le Congo Brazzaville qui, malgré des revenus pétroliers, fait face à une dette écrasante absorbant une part croissante des recettes publiques. Cette imprudence collective a été mise en lumière lors du sommet extraordinaire de Brazzaville en janvier dernier, à l’issue duquel les chefs d’État ont promis une « discipline budgétaire » renforcée. Toutefois, ces engagements sonnent creux face à la réalité d’une croissance régionale projetée à 3 % en 2026, insuffisante pour absorber les chocs externes comme la baisse des prix du pétrole.
Plus grave, des rumeurs d’une éventuelle dévaluation du franc CFA se font de plus en plus pressantes. En dépit des démentis officiels de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), qui affirme qu’aucune dévaluation n’est à l’ordre du jour, les pressions externes s’accumulent. La chute des prix du pétrole, combinée à des réserves de change en baisse et des déficits budgétaires persistants, ravive les spéculations.
D’ailleurs, certains analystes prévoient un risque de dévaluations en Afrique centrale cette année. Dans ses rapports sur la CEMAC, le FMI pointe des réformes faibles et une mauvaise discipline budgétaire, exhortant à une coordination régionale renforcée pour éviter la faillite des États.
Culture de l’impunité
Pire, l’historique de la Commission révèle des scandales qui minent sa crédibilité. Du temps du prédécesseur gabonais de l’actuel président, les fonds de l’organisation ont été dilapidés sans compter. L’ancien président de la Commission, Daniel Ona Ondo, s’était mis en mission itinérante, percevant des frais de déplacement pendant plusieurs années alors qu’il résidait tranquillement chez lui à Libreville.
L’audit interne commandité par son successeur a révélé des dérives accablantes, allant de détournements de fonds aux surcoûts injustifiés et une opacité totale dans la gestion des ressources. Malheureusement, aucune poursuite n’a été engagée contre lui. La réponse des chefs d’État semble avoir été, « circulez, il n’y a rien à voir. » Cette impunité est révélatrice d’un système dans lequel l’argent des peuples est dilapidé sans que les responsables de la gabegie ne rendent de comptes.
Cette culture de l’impunité est d’autant plus choquante que la CEMAC est la sous-région africaine la plus riche en termes de ressources minières. Cinq des six pays membres – tous sauf la Centrafrique – sont producteurs de pétrole, représentant collectivement environ 750 000 barils par jour. Le pétrole compte pour 41 % du PIB régional et 86 % des exportations de biens. Or, curieusement, les caisses des États sont vides. Seule la mauvaise gouvernance peut être invoquée pour expliquer ce paradoxe.
En clair, l’avenir de la CEMAC semble être compromis. Sans une réforme profonde – paiement effectif de la TCI, lutte contre la corruption – l’organisation risque de mourir de sa belle mort, avant même de pouvoir se diluer dans la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC). Autrement dit, pour les 50 millions d’habitants de la zone, cette panne sèche n’est pas seulement financière : c’est un échec collectif qui hypothèque l’intégration sous-régionale.



