En Centrafrique, le prochain procès de François Bozizé soulève des questions

Annoncé pour le mois d’avril 2026, le procès de l’ancien président centrafricain, qui porte sur des allégations de crimes contre l’humanité, incluant des meurtres, des emprisonnements arbitraires et des tortures, commis entre 2009 et 2013 par la garde présidentielle et d’autres organes de sécurité, ne présente aucune garantie d’équité, bien au contraire. D’ailleurs, tout semble indiquer que la justice est instrumentalisée comme un outil de vengeance personnelle ou politique, pour assouvir la haine d’un adversaire. Éditorial.

 

D’emblée, une clarification s’impose : je ne suis nullement l’avocat de l’ancien président François Bozizé. Ce dernier, qui a dirigé la République centrafricaine (RCA) de 2003 à 2013, n’a guère besoin de mes compétences juridiques rudimentaires pour organiser sa défense. Il va sans dire que ses avocats, rompus aux subtilités du droit pénal, s’emploieront à bien plaider sa cause devant la Cour pénale spéciale (CPS), cette juridiction mixte établie en 2015 pour juger les crimes graves commis en Centrafrique depuis 2003.

 

Mieux, et de loin le plus important, je ne m’oppose aucunement à la nécessité impérieuse de rendre justice aux victimes des atrocités qui ont ensanglanté ce pays déchiré par des conflits de toute nature depuis des décennies. Les massacres, les tortures, les viols et les disparitions forcées qui ont marqué l’histoire récente de la RCA exigent une reddition de compte rigoureuse, conforme aux principes du droit international humanitaire et des droits de l’homme.

 

L’impartialité de la justice en question

 

Cependant, la justice n’est pas la haine. C’est dire qu’elle ne saurait être instrumentalisée comme un outil de vengeance personnelle ou politique, ni servir de prétexte pour éliminer des adversaires encombrants. Or, c’est précisément ce qui semble se profiler avec l’ouverture imminente du procès de François Bozizé devant la CPS. Annoncé pour le mois d’avril 2026, ce procès porte sur des allégations de crimes contre l’humanité, incluant des meurtres, des emprisonnements arbitraires et des tortures, commis entre 2009 et 2013 par la garde présidentielle et d’autres organes de sécurité sous le régime de l’ex-président.

 

La chambre d’instruction de la CPS a saisi la Chambre d’assises en janvier dernier, marquant ainsi une phase décisive dans l’affaire dite « Bossembélé », du nom de cette localité centrafricaine dans laquelle des violations présumées ont eu lieu, mais aussi à Bouar et Bangui. Un mandat d’arrêt international émis en février 2024 pèse sur l’ex-chef de l’État, exilé en Guinée-Bissau. En soi légitime, ce développement judiciaire soulève pourtant des interrogations profondes sur l’impartialité du processus, dans ce contexte où Faustin-Archange Touadéra semble user de la justice comme d’une arme à son service.

 

Surtout en ce moment. Puisque l’opinion publique centrafricaine, et au-delà, réclame justice pour l’odieux assassinat du policier Romaric Judicaël Mokoboulou. Ce gardien de la paix exerçant à l’Office central de répression du banditisme (OCRB) figure parmi les policiers accusés de complicité dans l’évasion du sulfureux chef rebelle Nour Gregaza.

 

Après avoir disparu, il a manifestement été torturé puis exécuté par les mercenaires russes du groupe Wagner. Survenu récemment, ce drame a provoqué une tension palpable au sein des forces de police nationales, qui ne se cachent plus pour dénoncer l’emprise de Wagner sur les institutions centrafricaines. Pourtant, face à cette exécution extrajudiciaire d’un policier – un serviteur de l’État centrafricain –, Faustin-Archange Touadéra et son gouvernement maintiennent un silence sépulcral. Comment justifier cette inertie, sinon par une dépendance politique et sécuritaire à des forces étrangères qui protègent le régime au prix du sang des Centrafricains ?

 

Impunité flagrante des criminels étrangers

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Cette hypocrisie a atteint son paroxysme lorsque l’on considère la présence, au sein même du conseil des ministres, de figures comme Hassan Bouba. Cet ancien lieutenant du tristement célèbre Ali Darassa, le patron de l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC), est recherché par la CPS pour des crimes graves. Occupant le poste de ministre de l’Élevage et de la Santé animale, il a été arrêté en novembre 2021 par la CPS, inculpé de crimes de guerre et contre l’humanité, mais a été inexplicablement libéré par ses protecteurs Russes.

 

Inutile de préciser que Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté son rôle dans des atrocités commises en Centrafrique depuis 2013 en tant que numéro deux de l’UPC. Pour ne prendre que ces quelques exemples, il était impliqué dans le massacre d’Alindao en novembre 2018 au cours duquel les miliciens de l’UPC ont attaqué un camp de déplacés, tuant des dizaines de civils, dont des prélats catholiques, et incendiant des structures humanitaires. 

 

À Bambari, sous la conduite d’Ali Darassa et d’Hassan Bouba, l’UPC a perpétré des exécutions sommaires, des tortures et des recrutements d’enfants soldats. Dans un rapport publié en 2021, The Sentry accuse ce dernier et son mentor d’être des responsables directs des crimes commis dans le centre et l’est de la Centrafrique, y compris des viols et des violences basées sur le genre. 

 

Pire encore, Faustin-Archange Touadéra a signé plusieurs soi-disant accords de paix avec Ali Darassa et son UPC, lesquels ont culminé avec ceux dits de N’Djamena, signés en avril 2025, qui ont officiellement dissous l’UPC et les 3R (Retour, Réclamation et Réhabilitation), intégrant leurs leaders dans le processus politique.

 

Médiatisés par le Tchad, ces pseudo-accords promettent une cessation des hostilités et une réinsertion des ex-rebelles dans l’armée centrafricaine, mais ils masquent en réalité une impunité flagrante, celle des criminels étrangers – Ali Darassa étant un peul Nigérien et son complice notoirement Tchadien. Ce dernier siège au gouvernement de la République et bénéficie de protections, alors qu’il continue de verser le sang des Centrafricains.

 

Faustin-Archange Touadera, témoin de la défense ?

 

Certes, le président François Bozizé doit répondre de ses actes. Mais la justice doit commencer par ces étrangers qui portent le sang des Centrafricains sur les bras – les mercenaires de Wagner, Ali Darassa, Hassan Bouba et tant d’autres criminels. Pourquoi faire une fixation sur l’ancien président, exilé loin de sa terre natale, alors que les auteurs de violences paradent dans les hauts lieux du pouvoir ? Cette sélectivité évoque les travers d’une justice instrumentalisée.

 

Toutefois, les avocats des co-accusés du président Bozizé, notamment ceux du capitaine Eugène Barret Ngaïkosset, dit « le boucher de Paoua », seraient mieux inspirés de citer Faustin-Archange Touadéra à la barre en qualité de témoin pour la simple et la bonne raison que les faits en cause auraient été commis entre janvier 2008 et mars 2013. À cette époque, l’actuel chef de l’État était le chef du gouvernement nommé par le président Bozizé et vice-président du parti Kwa Na Kwa (KNK, ex-parti au pouvoir). 

 

Autrement dit, les crimes reprochés à Bozizé – tortures et disparitions – se produisaient sous l’autorité de son gouvernement. En tant que Premier ministre, c’est Faustin-Archange Touadera qui supervisait les affaires intérieures, y compris la sécurité. Il ne pourrait décemment se soustraire à la justice. Sa comparution devant la CPS permettrait d’éclairer les chaînes de commandement et d’éviter une justice à géométrie variable.

 

Se débarrasser à tout prix d’un bienfaiteur

 

En vérité, personne n’est dupe de la manœuvre : le président François Bozizé hante les sommeils de son ex-Premier ministre, dont il a été le bienfaiteur. C’est François Bozizé qui a propulsé Faustin-Archange Touadéra de recteur de l’Université de Bangui à Premier ministre, lui offrant une visibilité nationale qui l’a mené à la présidence en 2016. Là encore, il avait bénéficié du soutien du parti politique fondé par Bozizé.

 

Comme le dit la sagesse populaire africaine, « quand tu aides le chien à traverser le fleuve, il va se retourner pour te mordre ». Il ne fait l’ombre d’aucun doute que Faustin-Archange Touadéra craint que le président Bozizé, qui ne s’en cache pas, puisse un jour lui ravir le pouvoir. Même exilé, ce dernier reste influent. Sa région natale de Bossangoa reste un foyer de tensions, et son retour potentiel effraie un Touadéra dépendant de Wagner pour sa survie politique. Cette peur viscérale explique sans doute l’acharnement judiciaire contre François Bozizé. En jugeant l’ex-chef de l’État par contumace, l’actuel président espère l’enterrer symboliquement afin d’effacer ce passé dans lequel il était son protégé.

 

Pour autant, c’est une approche qui risque de miner la fragile stabilité de la RCA. Car en instrumentalisant la CPS contre son ancien mentor, Faustin-Archange risque non seulement de discréditer l’institution, mais aussi d’attiser les divisions dans un pays déjà exsangue. Sinon, comme l’écrivait Albert Camus, « la justice sans la force est contredite, et la force sans la justice est accusée ». Les juges de la CPS devraient se souvenir de cette maxime.

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