En Afrique, le renseignement russe ​assure le recyclage des réseaux  de Prigojine

La disparition soudaine et tragique en 2023​ du sulfureux patron de la nébuleuse Wagner, Evgueni ​Prigojine​, devait sonner le glas de l’influence russe en Afrique, notamment sur le terrain du maillage des sociétés civiles et de la collecte du renseignement au profit des intérêts stratégiques de Moscou, mais il n’en est rien. Éric Topona.

​Bien au contraire, non seulement les réseaux ​Prigojine  ont été recyclés par le renseignement extérieur russe (SVR) mais ils ont été consolidés, étendus et n’ont jamais été aussi actifs. C’est ce que révèle une enquête approfondie du magazine panafricain The Continent du 14 février 2026, sur l’activisme du renseignement russe dans 22 pays africains après la disparition ​d’Evgueni ​Prigojine​.

Le consortium de médias qui s’est penché sur ce redéploiement des renseignements russes en Afrique s’est appuyé sur un ensemble de documents parvenus de manière anonyme au  journal panafricain. Dans cette abondante littérature, on y trouve pêle-mêle des compte-rendus opérationnels, des biographies, des plans stratégiques, des synthèses des campagnes de désinformation conduites en Afrique entre janvier et novembre 2024.

Défense des intérêts de la Russie

Dans cette masse documentaire de plus de 1500 pages, il apparaît que le SVR s’est donné comme missions la défense des intérêts politiques et économiques de la Russie en Afrique, des campagnes de désinformation actives contre les partenaires historiques d’​Occident, mais aussi des activités d’enrôlement de forces combattantes pour aller combattre contre l’Ukraine .

Selon le consortium des médias d’investigation qui a mené cette enquête extrêmement fouillée, le SVR a manifestement orienté ses activités en Afrique sur des actions d’influence et de conquête des esprits, en l’occurrence la jeunesse. C’est désormais une centaine de consultants qui sont au service du renseignement extérieur russe, regroupés au sein d’une entité appelée Africa Politology ou en français La Compagnie. Ils ont tissé une toile qui s’étend dans la quasi-totalité des régions du continent africain, du Cap au Caire.

Des pays africains ciblés

Parmi les ​États les plus ciblés, figurent des pays d’Afrique de l’Ouest, du Centre ou du Nord, singulièrement reconnus pour leur importance géostratégique, notamment l’Egypte, le Tchad, le Burkina Faso, la Libye, le Cameroun, le Nigeria, le Niger, Madagascar, le Bénin etc. Le budget alloué à ces opérations d’influence, et de désinformation en Afrique s’est élevé à 7,3 millions de dollars en 2024.

Ce que l’on découvre dans ces documents, c’est également l’orientation des actions du SVR vers la prospective et l’anticipation géopolitique. Au Sénégal par exemple, au plus fort de la crise politique qu’a connue ce pays, ils sont allés jusqu’à jugé possible un coup d’​État. Autrement dit, ils ne se contentent pas de gérer l’existant, mais estiment indispensable d’anticiper sur les possibles mutations politiques ou géopolitiques à venir, comme preuve de leur ambition de prendre pied en Afrique sur le très long terme.

​Autre exemple, au Tchad, en 2019, Maxim Shugaley et son interprète, ​Samer Sueifa, ont été emprisonnés en Libye. Ils ont été accusés  de tentative d’ingérence électorale. Pendant leur incarcération, le premier volet d’une trilogie à sensation, intitulée « Shugaley », a été diffusé en Russie. Financé par Prigozhin, ce film a transformé Shugaley, simple « scientifique » autoproclamé, en héros national. Shugaley et Sueifa ont été  libérés en décembre 2020 avant d’être à nouveau emprisonnés le 19 septembre 2024 au Tchad.​

Les deux hommes ont passé une partie de l’année 2024 à soutenir le président  Mahamat ​Idriss Déby​ Itno. Selon les documents publiés,  en mai 2024 de cette année-là, Maxim Shugaley et son interprète, ​Samer Sueifa opéraient « au sein du QG électoral du président de transition tchadien, Mahamat ​Idriss Déby​ Itno », et laissent supposer que leur implication était motivée par des raisons inavouées.

Leur objectif était d’« exacerber la rivalité politique entre les deux candidats et d’opposer le président sortant Déby à son « copilote »​, Succès Masra », afin de « détruire le tandem Déby-Masra et de leur faire perdre le contrôle de la situation politique du pays ».

Affaiblissement de certains États

Le SVR  a par ailleurs compris tout l’intérêt lucratif qu’il pourrait tirer de l’affaiblissement de certains ​États, au sein desquels l’appareil administratif et sécuritaire est quasiment passé sous la tutelle exclusive de Moscou. Ainsi découvre-t-on  qu’au « Mali, le SVR est chargé de fournir des renseignements à Africa Politology concernant les plans militaires et politiques de la France et des ​États-Unis au Sahel ».

En Afrique centrale, précisément en République Centrafricaine, « le SVR est sollicité pour aider le ministère de la défense à ne pas entraver les activités de Wagner ». Plus instructifs, c’est l’implication active du renseignement extérieur russe pour isoler ses pays satellites les plus loyaux mais aussi les plus dépendants de son apport sécuritaire, de leurs partenaires historiques africains. ​

À cet égard, ce qui fut longtemps présenté comme une acte de souveraineté du Burkina Faso, du Mali, du Niger, à savoir leur sortie de la CEDEAO, apparaît rétrospectivement comme largement inspiré et influencé par les services russes : « La stratégie russe s’est concrétisée par la création de l’Alliance des Etats du Sahel » estime The Continent.

​Les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs

À l’heure du bilan, relève cette enquête, force est de constater que les résultats obtenus ne sont pas à la hauteur des investissements réalisés. En effet, dans les opinions publiques africaines, on relève un net recul de l’estime qui a été portée à la Russie a​u début de la guerre en Ukraine tout autant qu’aux premières heures de l’arrivée de Wagner sur ce continent.

D’une part, les défaites cuisantes enregistrées par Wagner comme l’Africa Corps sur les théâtres de combat, ont installé dans les opinions africaines un doute qui ne cesse de s’étendre. Le long embargo sur les hydrocarbures, imposé au pouvoir central de Bamako par le ​Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), en est un exemple parmi d’autres qu’il serait fastidieux de reprendre intégralement.

Et pour s’en tenir à une actualité récente, les protestations et la dénonciation grandissantes de l’enrôlement forcé d’Africains, instrumentalisés comme chair à canon dans la guerre d’a​gression russe contre l’Ukraine, jettent un discrédit encore plus grand sur une prétendue coopération gagnant-gagnant entre la Russie et l’Afrique.

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