À Bangui, l’ambassadeur de France dans les pas de ses prédécesseurs

Avec l’affaire Bruno Foucher le Quai d’Orsay donne l’impression de découvrir les frasques de ses représentants à Bangui. Pourtant, la désinvolture de certains diplomates français dans la capitale centrafricaine n’est pas une nouveauté et, selon plusieurs témoignages recueillis par Le Courrier Panafricain, leurs fréquentations et leurs comportements privés étaient connus bien au-delà des murs de l’ambassade. Derrière le cas de l’actuel ambassadeur se pose une question plus embarrassante: pourquoi l’administration française semble ne mesurer les risques de ces écarts que maintenant? 

L’affaire révélée par Le Canard enchaîné dépasse le seul cas de Bruno Foucher. Selon l’hebdomadaire, l’ambassadeur de France en République centrafricaine a reçu, entre janvier 2024 et mars 2026, une trentaine de jeunes femmes dans ses appartements privés de la résidence de France, certaines y ayant passé la nuit. Le flux de visiteuses aurait alerté les gendarmes français chargés de la sécurité de l’emprise diplomatique et conduit le Quai d’Orsay à diligenter une inspection administrative en avril. Le ministère français des affaires étrangères confirme aujourd’hui avoir engagé une procédure disciplinaire contre le diplomate.

Au-delà des faits rapportés par l’hebdomadaire satirique, une question se pose : Bruno Foucher constitue-t-il un cas isolé ou s’inscrit-il dans une histoire plus ancienne des représentants français à Bangui ?

C’est en tout cas le sentiment d’un ancien gendarme français déployé en Centrafrique, interrogé par Le Courrier Panafricain. Sous couvert d’anonymat, il affirme que les révélations concernant l’actuel ambassadeur ne l’étonnent pas. Il évoque notamment le précédent de Charles Malinas, ambassadeur de France à Bangui pendant la crise centrafricaine de 2013-2015. Ce dernier avait été officiellement nommé à ce poste en décembre 2013, en pleine opération Sangaris.

« Cette affaire ne me surprend pas », affirme le gendarme. Selon son témoignage, Charles Malinas «multipliait les conquêtes » et faisait venir de jeunes femmes à la résidence de France. Il affirme également qu’un conseiller de l’ambassade, qu’il désigne sous le seul prénom de Romain, entretenait à l’époque une relation avec une jeune Centrafricaine qu’il aurait ensuite épousée.

Le précédent des visas

C’est précisément sur cette affaire que notre interlocuteur apporte une autre accusation. Selon lui, l’enquête ouverte à l’époque par le Quai d’Orsay sur des soupçons de trafic de visas n’avait pas permis d’établir un enrichissement personnel de l’ancien ambassadeur parce que les bénéficiaires des visas étaient, pour partie, des proches ou des connaissances de l’ambassadeur et de son entourage.

Charles Malinas, que nous avons herché à joindre pour recueillir sa réaction aux déclarations de notre source, n’a pas répondu au moment de la mise en ligne de cet article.

Mais à Bangui, plusieurs diplomates français ont laissé derrière eux des épisodes qui ont contribué à brouiller l’image de la représentation française.

Une résidence diplomatique sous surveillance

Dans ce dossier, la dimension la plus préoccupante n’est d’ailleurs pas l’existence de relations privées avec des adultes. Elle tient aux conditions dans lesquelles certaines de ces rencontres ont eu lieu.

Selon Le Canard enchaîné, les inspecteurs du Quai d’Orsay ont identifié, dans les registres d’accès, jusqu’à quinze visiteuses par mois, avec des pics durant les week-ends. L’hebdomadaire affirme également qu’une jeune femme a été autorisée à demeurer dans la partie privée de la résidence en l’absence de l’ambassadeur. Après une quarantaine d’auditions, l’inspection générale au considéré que le comportement du diplomate avait des conséquences graves en matière de sécurité et de réputation.

C’est ce volet qui donne à l’affaire sa véritable portée diplomatique. Car la résidence d’un ambassadeur n’est pas un lieu privé comme un autre. Elle se trouve au cœur d’un dispositif diplomatique qui abrite des personnels, des informations sensibles et, dans certaines circonstances, des échanges confidentiels. À Bangui, cette vulnérabilité est accentuée par le contexte politique et sécuritaire.

La France et la République centrafricaine tentent en effet depuis plusieurs mois de réchauffer leurs relations, après plusieurs années de tensions. Bruno Foucher, nommé ambassadeur en août 2023, est ainsi devenu l’un des interlocuteurs essentiels de ce rapprochement.

Dans ce pays où l’influence russe s’est considérablement développée, la sécurité des installations françaises constitue un enjeu particulièrement sensible. Le moindre comportement susceptible de faciliter une intrusion, une collecte d’informations ou une opération d’influence peut donc prendre une dimension qui dépasse largement la vie privée du diplomate.

« Ce n’est pas seulement une question de sécurité »

Un membre de la société civile centrafricaine, lui aussi interrogé sous couvert d’anonymat pour des raisons de sécurité, estime que l’affaire doit être regardée à la lumière de cet environnement.

« Le comportement désinvolte de l’ambassadeur Foucher ne soulève pas seulement des problématiques sécuritaires », affirme-t-il. Selon lui, les relations que certaines de ces jeunes femmes pourraient entretenir avec des membres ou des proches de l’appareil russe présent en Centrafrique constituent un risque supplémentaire.

« On peut imaginer que les images de ces parties fines existent », avance-t-il, avant d’ajouter que les autorités centrafricaines pourraient avoir été informées de ces fréquentations. Il estime que cette éventualité pourrait, à tout le moins, créer une forme de vulnérabilité pour le représentant français.

Plus loin, notre interlocuteur formule une hypothèse beaucoup plus politique : « On peut aisément comprendre son attitude complaisante vis-à-vis des dérives du régime. C’est peut-être parce qu’il sait que ces gens le tiennent. »

L’affaire Foucher pose finalement une question plus large : quel niveau d’exigence la France entend-elle imposer à ses représentants dans des postes où la vie privée peut, plus rapidement qu’ailleurs, devenir une question de sécurité nationale ?

À Bangui, cette question n’est pas nouvelle. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’environnement dans lequel elle se pose : la présence russe, la guerre informationnelle, la dégradation de l’image française et la fragilité des relations avec les autorités centrafricaines donnent à des comportements autrefois considérés comme relevant de la seule sphère privée une portée potentiellement stratégique.

 

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