Guinée : descente aux enfers d’un pays abandonné

À Conakry, au moins 31 personnes ont péri dans l’éboulement de la décharge de Dar-es-Salam, dans la commune de Gbessia, après de fortes pluies. Un drame qui n’a rien d’une fatalité, mais qui raconte surtout l’abandon de la capitale, l’impuissance des services de l’État et l’incurie du régime de Mamadi Doumbouya, davantage préoccupé par son image et son confort que par les conditions de vie des Guinéens.

Disons-le sans détour : il est impensable, au XXIe siècle, qu’une montagne d’ordures puisse provoquer la mort de citoyens dans la capitale d’un pays qui prétend entrer dans la modernité. Que faisaient toutes ces ordures à cet endroit, accumulées jusqu’à former une véritable falaise de déchets, au point qu’un pan entier puisse s’effondrer sur des habitations et ensevelir des familles ?

Il est clair qu’une montagne d’ordures n’apparaît pas pendant la nuit. Elle se construit jour après jour, camion après camion, année après année, sous les yeux des autorités. À l’évidence, il n’existe aucune politique sérieuse de gestion des déchets à Conakry. Pas plus qu’une planification urbaine digne de ce nom, encore moins un système d’alerte. Il n’existe pas davantage de contrôle des zones dangereuses. Pire encore, même la mairie est incapable d’empêcher qu’une décharge devienne un piège mortel.

Sinon, on aurait évité cet éboulement de Dar-es-Salam, qui est loin d’être un simple accident. C’est plutôt l’autopsie grandeur nature d’un système de gouvernance défaillant. D’ailleurs, le calendrier de ce drame rend les circonstances particulièrement cruelles.

Vacances de la honte

Ce drame est survenu quelques jours seulement après le retour de vacances en Grèce de Mamadi Doumbouya, qui s’est offert une escapade méditerranéenne alors que, pendant ce temps, Conakry continuait de crouler sous ses déchets. Les images de ces vacances avaient suscité une polémique en Guinée, où les citoyens s’étaient interrogés sur le bien-fondé des somptueuses dépenses de leur président.

Il ne s’agit pas de reprocher à un chef d’État de prendre quelques jours de repos. Même un putschiste a droit au repos. Mais lorsque son pays est confronté à des problèmes aussi élémentaires que l’assainissement de certains quartiers de la capitale, la question de ses priorités se pose. Le coût du déplacement en jet privé de Mamadi Doumbouya pour ses vacances en Grèce aurait pu permettre de recycler une partie des déchets. On aurait ainsi peut-être pu éviter ce drame.

On ne peut s’empêcher de s’interroger : combien coûte une opération sérieuse de collecte, de tri, de traitement et de recyclage des déchets à Conakry ? Combien coûterait la sécurisation des zones de décharge ? Combien de vies aurait-on pu protéger avec des investissements élémentaires dans l’assainissement et l’urbanisme ?

Homme « providentiel » devenu l’homme des catastrophes

Il faut croire que Mamadi Doumbouya, qui, à son arrivée au pouvoir, voulait « faire l’amour » à la Guinée, n’est qu’un oiseau de mauvais augure. Le 5 septembre 2021, son coup d’État contre le président Alpha Condé s’est déroulé dans un bain de sang. Plusieurs membres de la garde présidentielle de l’ex-président ont été froidement abattus. On parle d’une centaine de soldats tués.

En décembre 2023, la Guinée a connu l’explosion du dépôt d’hydrocarbures de Kaloum. Le bilan officiel communiqué quelques jours après le drame faisait état de 24 morts et de 454 blessés.

L’on se souvient de la tragédie qui s’est produite le 1er décembre 2024 à N’Zérékoré, en Guinée forestière, au stade du 3-Avril. Là encore, le bilan officiel faisait état de 56 morts. Cependant, les organisations guinéennes de défense des droits humains avaient avancé un bilan beaucoup plus élevé, évoquant entre 135 et 140 morts, avec de nombreux enfants parmi les victimes.

On ne saurait oublier les restrictions des libertés publiques, la fermeture ou la suspension de médias, les manifestations réprimées dans le sang et les disparitions forcées. Deux hommes, Oumar Sylla, dit Foniké Menguè, et Mamadou Billo Bah, ont été enlevés en juillet 2024 et demeurent portés disparus à ce jour. Human Rights Watch exige toujours des autorités guinéennes qu’elles établissent la vérité sur leur sort et rendent des comptes.

Plus largement, les organisations de défense des droits humains décrivent une dégradation profonde de l’État de droit et une multiplication des enlèvements et des disparitions forcées. Et maintenant, ce sont les ordures qui tuent. C’est à se demander si le véritable programme de ce régime n’est pas, finalement, la catastrophe permanente.

En fin de compte, le drame de Dar-es-Salam révèle quelque chose de plus profond : l’effondrement de la capacité de l’État à s’occuper des problèmes les plus concrets de ses citoyens.

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