Au Mali, l’Africa Corps russe et l’armée face aux accusations d’exactions

Le rapport de Human Rights Watch sur la mort de neuf civils, dont quatre enfants, dans le village de Bombori, en juillet, ravive les interrogations sur les méthodes des paramilitaires russes et de leurs alliés maliens. Après Wagner, le changement de nom ne semble pas avoir dissipé les soupçons de violences contre les populations. Si les faits étaient établis, ils pourraient constituer de graves violations du droit international humanitaire et fragiliser davantage la stratégie sécuritaire de Bamako.

En République centrafricaine comme au Sahel, les combattants de Wagner avaient déjà été accusés de graves violations des droits humains, notamment d’exactions contre des populations civiles qu’ils étaient pourtant censés protéger contre les groupes armés et les organisations djihadistes. Aujourd’hui, le changement de bannière semble davantage administratif qu’opérationnel.

De Wagner à l’Africa Corps : le changement dans la continuité

Le récent rapport de Human Rights Watch, publié le 20 août 2026, relance les inquiétudes sur les méthodes employées par les paramilitaires russes au Mali.

Selon l’organisation, le 10 juillet 2026, aux premières heures de la matinée, plus d’une centaine de membres de l’Africa Corps, appuyés par des militaires des Forces armées maliennes (FAMa), ont fait irruption dans le village de Bombori, dans la région de Mopti.

D’après des témoignages recueillis par Human Rights Watch, les hommes auraient accusé les habitants de collaborer avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), principale coalition jihadiste active dans le Sahel central.

Dans cette zone où le JNIM exerce depuis plusieurs années une forte influence, les populations civiles se retrouvent prises en étau entre les groupes armés et les forces censées les protéger. L’opération de Bombori aurait ainsi rapidement dégénéré en une expédition punitive.

Neuf civils exécutés, dont quatre enfants

Selon les témoignages recueillis par Human Rights Watch, les militaires et paramilitaires auraient rassemblé environ 80 hommes sous un arbre afin de les interroger sur les activités du JNIM et sur ses éventuels collaborateurs locaux.  Mais l’interrogatoire aurait tourné au drame. Neuf civils auraient été sommairement exécutés, parmi lesquels quatre enfants.

Les témoignages rapportés par Human Rights Watch décrivent des scènes d’une extrême violence. L’un des habitants aurait notamment été décapité, sa tête exposée au milieu du village. Deux autres victimes auraient été retrouvées ligotées, les mains attachées derrière le dos.

Ces accusations, si elles sont établies, pourraient constituer de graves violations du droit international humanitaire et être susceptibles de relever de crimes de guerre.

Face à la gravité des accusations, Human Rights Watch affirme avoir sollicité le ministère russe de la Défense ainsi que les autorités maliennes afin d’obtenir leur version des faits. L’organisation indique ne pas avoir obtenu de réponse substantielle permettant d’éclaircir les circonstances de ces événements.

Les droits humains pris dans l’étau de la guerre

Les accusations concernant Bombori ne constituent pas, selon Human Rights Watch, un cas isolé. Elles s’inscrivent dans une série d’allégations visant les forces maliennes et leurs partenaires russes dans le cadre de la lutte contre les groupes jihadistes.

Pour Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch, les autorités maliennes ne peuvent se soustraire à leur responsabilité en laissant commettre de telles atrocités.

L’organisation appelle notamment Bamako à mener des enquêtes rapides, impartiales et crédibles afin d’identifier les responsables et, le cas échéant, de les traduire en justice.

Le droit international humanitaire ne distingue pas les victimes selon qu’elles se trouvent du côté d’un gouvernement, d’un groupe armé ou d’une population supposée soutenir l’ennemi. Les civils bénéficient d’une protection particulière, y compris dans les zones contrôlées ou disputées par les groupes armés.

Au Mali, l’état de droit recule.

La question des exactions attribuées aux forces engagées dans la lutte contre le jihadisme se pose dans un contexte politique malien marqué par un recul préoccupant des libertés publiques et de l’État de droit.

Les arrestations et condamnations de plusieurs figures de la société civile et de la contestation ont alimenté les inquiétudes des organisations de défense des droits humains.

Parmi les personnalités concernées figurent notamment l’avocat et défenseur des droits humains Mountaga Tall, ainsi que Mohamed Youssouf Bathily, alias « Ras Bath ». L’influenceuse Rokia Doumbia, connue sous le nom de « Rose la vie chère », a également é​té condamnée à une peine de dix ans d’emprisonnement, dont trois avec sursis, selon les éléments rapportés sur ces affaires.

Dans ce contexte, l’appel de Human Rights Watch à une enquête indépendante sur les éventuelles exactions commises à Bombori risque de se heurter aux limites d’un système où les contre-pouvoirs sont de plus en plus fragilisés.

L’Africa Corps, un bouclier devenu problème ?

Au-delà de la seule dimension juridique, les accusations portées contre l’Africa Corps interrogent directement l’efficacité de la stratégie sécuritaire mise en œuvre par Bamako.

Présentés comme des partenaires capables d’aider l’armée malienne à reprendre le contrôle des territoires confrontés aux groupes jihadistes, les paramilitaires russes devaient contribuer à renforcer les capacités militaires du Mali.

Or, si les accusations d’exactions contre les civils se multiplient, cette stratégie risque de produire exactement l’effet inverse de celui recherché.

En s’en prenant aux populations soupçonnées de sympathies ou de collaboration avec les groupes armés, les forces engagées dans la lutte antiterroriste risquent d’alimenter le ressentiment local et de fournir aux organisations djihadistes un puissant argument de recrutement et de propagande.

Combattre le terrorisme en terrorisant les populations serait alors non seulement une tragédie humaine, mais également une redoutable erreur stratégique.

 Les FAMa peuvent-elles échapper à leur responsabilité ?

La présence de militaires maliens aux côtés des paramilitaires russes soulève enfin une question essentielle : celle de la responsabilité des forces nationales.

Tous les soldats maliens ne sauraient évidemment être assimilés aux actes éventuellement commis par certains éléments de l’Africa Corps. Mais la participation de militaires des FAMa à certaines opérations implique que les autorités maliennes ne peuvent se contenter de regarder ailleurs lorsque des accusations aussi graves émergent.

Le principe de responsabilité des commandants et des autorités militaires constitue précisément l’un des fondements du droit international humanitaire.

Si les faits de Bombori étaient établis par une enquête indépendante, les responsables directs, mais aussi les personnes ayant ordonné, facilité ou toléré ces actes pourraient être appelés à répondre de leurs responsabilités devant les juridictions compétentes.

Le prix de la guerre sans contrôle

Le paradoxe est cruel : les paramilitaires russes avaient été présentés comme une réponse aux insuffisances des forces régulières face à l’insécurité. Mais leur présence prolongée pourrait désormais devenir une source supplémentaire d’instabilité.

Le Mali ne gagnera pas la guerre contre les groupes djihadistes en sacrifiant au passage les principes censés distinguer l’État de droit de ceux qu’il combat.

L’Africa Corps ne peut prétendre combattre la barbarie en reproduisant les méthodes de la barbarie. Et l’État malien ne peut durablement déléguer sa sécurité à des forces étrangères tout en se défaussant de sa responsabilité lorsque des civils sont victimes d’exactions. À Bombori comme ailleurs, la question dépasse donc le seul sort de quelques villages isolés.

Elle porte sur la nature même de la guerre menée au Mali, sur la responsabilité des forces qui la conduisent et sur le modèle sécuritaire que Bamako entend imposer à son pays.

De Wagner à l’Africa Corps, le nom a changé. Les accusations, elles, persistent. Et si les faits rapportés par Human Rights Watch sont confirmés, c’est toute la promesse de sécurité faite aux Maliens qui risque de se retourner contre ceux qu’elle prétendait protéger.

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