Après avoir suggéré aux mécontents de privilégier une marche à l’opération « ville morte », le président centrafricain se retrouve face à ses propres propos. Le Bloc républicain pour la défense de la Constitution (BRDC) a appelé à manifester, le 13 novembre, sur l’avenue des Martyrs, à Bangui, pour dénoncer la hausse des prix des hydrocarbures et réclamer la libération de responsables de la société civile arrêtés après la dernière mobilisation.
Cela s’appelle prendre la balle au bond. Recevant une partie de la société civile, le 21 octobre dernier, et s’insurgeant contre la dernière opération « ville morte », le président centrafricain avait déclaré préférer que les mécontents organisent une marche sur l’avenue des Martyrs.
N’étant pas sourds, les membres du Bloc républicain pour la défense de la Constitution (BRDC) ont pris le chef de l’État au mot. Ils ont annoncé, vendredi 30 octobre, une marche pacifique pour le 13 novembre prochain, dont l’itinéraire empruntera précisément le parcours suggéré par Faustin-Archange Touadéra. Un test de bonne foi pour le président centrafricain, désormais placé devant ses propres déclarations.
L’annonce a été faite à Bangui, au cours d’une conférence de presse organisée par cette coalition de partis politiques et d’associations d’opposition. Dans une déclaration liminaire, le BRDC a appelé les populations de Bangui, Bimbo et Bégoua à prendre part à cette mobilisation, prévue à partir de 6 heures du matin. Le cortège doit s’élancer du rond-point de la Paix pour rejoindre le monument des Martyrs, sur l’avenue du même nom.
Derrière cette initiative se dessine une épreuve politique dont le pouvoir aurait tort de sous-estimer la portée. Car, en acceptant l’invitation présidentielle, l’opposition place Faustin-Archange Touadéra face à ses propres contradictions : comment pourrait-il s’opposer à une manifestation dont il a lui-même suggéré le principe et désigné, en quelque sorte, le cadre géographique ?
Le BRDC entend manifestement transformer cette proposition présidentielle en engagement politique. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer la cherté de la vie ou de réclamer la libération des responsables de la société civile interpellés après la journée « ville morte » du 12 octobre. Il s’agit aussi de vérifier si les autorités sont disposées à reconnaître aux citoyens le droit élémentaire d’exprimer pacifiquement leur mécontentement.
Une contestation sociale que le pouvoir peine à contenir
Pour comprendre la portée de cette mobilisation, il faut revenir à l’origine de la séquence. Le 12 octobre, deux organisations de la société civile avaient appelé à une journée « ville morte » pour protester contre une nouvelle augmentation des prix des hydrocarbures. L’initiative avait été suivie à Bangui et dans plusieurs localités du pays, selon les organisateurs. Cette mobilisation avait surtout révélé l’ampleur du mécontentement suscité par une décision gouvernementale dont les répercussions dépassent largement le seul secteur des transports.
Dans ce pays où une grande partie de la population vit au jour le jour, le carburant n’est pas qu’une marchandise. Il conditionne le prix des déplacements, l’acheminement des denrées alimentaires, le fonctionnement des petites activités économiques et, plus largement, le coût de la vie. Une hausse à la pompe se répercute ainsi jusque dans les marchés, les quartiers populaires et les foyers les plus modestes. Pour des ménages déjà éprouvés par la précarité, chaque augmentation supplémentaire ressemble à une nouvelle ponction sur des revenus qui ne suffisent plus à couvrir les besoins essentiels.
C’est précisément ce que le BRDC entend rappeler. Dans sa déclaration, la coalition récuse les accusations des autorités selon lesquelles elle aurait manipulé les organisations de la société civile à l’origine de la mobilisation. À ses yeux, il n’est nul besoin d’une quelconque instrumentalisation politique pour expliquer la colère d’une population confrontée à la dégradation continue de ses conditions de vie.
« Personne n’a besoin de manipuler une population qui croule sous la misère et la débrouillardise pour survivre », fait valoir le porte-parole du bloc d’opposition Martin Ziguele. Une manière de renvoyer le pouvoir à une réalité sociale qu’il ne saurait réduire à une manœuvre politicienne.
La réaction des autorités à la journée du 12 octobre a, au contraire, contribué à durcir le climat politique. Cinq responsables de la société civile ont été arrêtés le 15 octobre. Leur interpellation a provoqué une vague de protestations et des appels à leur libération.
Reçu le 21 octobre par le président de la République, un groupe de représentants de la société civile avait précisément plaidé en faveur de leur remise en liberté. Faustin-Archange Touadéra avait alors opposé le principe de la séparation des pouvoirs, estimant que la procédure relevait désormais de la justice.
Le BRDC exige aujourd’hui leur libération immédiate et sans condition, dénonçant ce qu’il considère comme une détention prolongée et injustifiée. Il demande également au gouvernement de mettre fin aux accusations de manipulation visant ses dirigeants. Mais ses revendications ne s’arrêtent pas à la question des libertés publiques.
Le pétrole, nouveau foyer de confrontation politique
La coalition réclame la publication de la convention liant l’État centrafricain à la société Neptune Oil SA, la libéralisation totale et effective du sous-secteur aval pétrolier ainsi qu’une réduction du prix des hydrocarbures à moins de 1 000 francs CFA. Ces exigences traduisent une volonté de déplacer le débat sur le terrain de la transparence économique et de la responsabilité gouvernementale.
La question est sensible. À Bangui, les circuits d’approvisionnement en produits pétroliers pèsent directement sur l’activité économique, les conditions dans lesquelles l’État organise et encadre ce secteur ne peuvent relever d’une simple affaire administrative. La publication de la convention avec Neptune Oil SA, en particulier, permettrait de rendre plus lisibles les engagements contractuels et les conditions dans lesquelles s’organise l’approvisionnement du marché centrafricain.
En plaçant ce dossier au cœur de ses revendications, le BRDC cherche à dépasser la seule dénonciation de la hausse des prix pour interroger les mécanismes qui déterminent leur formation. Autrement dit, il ne demande pas seulement au gouvernement de faire baisser les tarifs à la pompe, mais de rendre des comptes sur les choix économiques qui les sous-tendent.
Reste désormais la question centrale : que fera le pouvoir le 13 novembre ? L’opposition a choisi la voie que le chef de l’État lui-même avait présentée comme préférable. Une marche pacifique, sur un itinéraire clairement annoncé, dans un espace public que les autorités connaissent parfaitement. Il serait politiquement difficile de justifier une interdiction sans donner le sentiment de revenir sur une proposition présidentielle.



