​Intelligence artificielle : les enjeux du sommet de Paris

​Le sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA) ​se tient pour deux jours à Paris, les 10 et 11 février 2025.​ Le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, doit prendre part à ​ ​cet événement co-présidé par le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre indien Narendra Modi.​ Le sommet verra la présence de plusieurs chefs d’État et de gouvernement, dirigeants d’organisations internationales, de petites et grandes entreprises, représentants du monde universitaire, chercheurs, organisations non gouvernementales, artistes et autres membres de la société civile du monde entier.​L’analyse d’Éric Topona Mocnga, journaliste à la rédaction Afrique francophone de la Deutsche Welle à Bonn (Allemagne).

Le XXe siècle a cette singularité d’avoir été le moment unique dans l’histoire où l’humanité a connu deux guerres mondiales et, paradoxalement, dans le même temps, le moment historique de mutations scientifiques, techniques et technologiques uniques. Il faut d’ailleurs souligner que ces deux guerres mondiales n’auraient pas été planétaires et n’auraient pas généré de destructions aussi phénoménales d’hommes et de biens sans les applications industrielles de l’innovation scientifique et technique.

​Intelligence artificielle, au cœur des préoccupations

L’​Intelligence artificielle, si peu évoquée dans les discours officiels et peu connue du grand public il y a peu, est désormais au cœur de la quasi-totalité des préoccupations de notre temps. C’est le propre des révolutions scientifiques et techniques lorsqu’elles deviennent réalité. Elles modifient de fond en comble non seulement le quotidien des hommes, mais engendrent des besoins nouveaux, des relations nouvelles entre les hommes, les groupes sociaux et les peuples, créent des opportunités nouvelles, mais aussi des défis nouveaux, voire de nouvelles inquiétudes.

​Le sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle ​des 10 et 11 février à Paris s’inscrit, à n’en pas douter, dans cette dynamique propre à toutes les grandes mutations dans l’histoire des hommes. Il faut d’emblée relever que le concept d’“intelligence artificielle” en lui-même ne manque pas de nous questionner. L’intelligence a été de tout temps connue comme le propre et l’exclusivité constitutive de l’espèce humaine. Mais d’où vient-il qu’un nouveau vocabulaire en arrive à lui reconnaître une applicabilité aux outils créés par l’homme ? C’est parce que les innovations dans ce domaine dotent ces outils de la capacité à effectuer des tâches dont seul l’homme était jusqu’à présent supposé capable.

Bien plus, les applications techniques de l’​intelligence ​artificielle sont si performantes, dans certains domaines qui relèvent de la division du travail, que certains métiers sont en passe de devenir obsolètes. En médecine, par exemple, les innovations de l’IA permettent à un ordinateur d’effectuer avec une précision nouvelle et inégalée des tâches qui étaient jusqu’alors dévolues par exemple aux radiologues. En termes de prévision quant à l’évolution d’une pathologie chez un patient, l’​intelligence ​artificielle accomplit des prodiges qui permettent aujourd’hui de sauver de très nombreuses vies.

Intelligence artificielle et responsabilité de l’homme

Dans le même temps, les innovations récentes dans le domaine de l’intelligence ​artificielle ne sont pas sans questionner la responsabilité humaine et le respect de certaines valeurs morales dans les usages que nous faisons des découvertes scientifiques. Il faut se souvenir qu’Albert Einstein, connu comme grand humaniste et grand pacifiste, demeurera également à jamais dans la mémoire tragique de l’humanité et, à son corps défendant, comme l’un des théoriciens les plus éminents de la bombe atomique.

En effet, les avancées de l’​intelligence artificielle suscitent de grandes et légitimes inquiétudes qui sont en grande partie à l’origine de l’organisation par la France du sommet de Paris. Le contexte d’émergence de l’IA est celui d’une dérégulation sans cesse croissante à l’échelle mondiale et d’une porosité sans précédent des frontières à l’ère des nouvelles ​ technologies de l’information et de la communication (​NTIC).

Or, grâce aux applications multiples de l’intelligence ​artificielle, les industries multiformes du crime et de la contrefaçon disposent de capacités exceptionnelles de distorsion du réel, de destruction des vies et des réputations. Au-delà de l’atteinte aux personnes et aux biens, il y a également lieu de s’inquiéter de l’atteinte aux institutions, aux États, que rend possible l’​intelligence ​artificielle, sans possibilité pour ceux-ci de s’en prémunir, parfois pour des raisons techniques​ – car ces nouveaux criminels ont souvent une longueur d’avance –, mais aussi pour des raisons juridiques.

Les dynamiques d’innovation dans le champ de l’Intelligence ​artificielle se font à une vitesse nettement supérieure aux dynamiques de création des normes juridiques. C’est par exemple l’une des raisons du contentieux actuel qui oppose Elon Musk, le créateur du réseau social X, à la Commission européenne de Bruxelles. Son dénouement fera certainement jurisprudence, mais il ne fait guère de doute qu’à l’avenir et pour de très nombreuses années des différends similaires ne manqueront guère de surgir, parfois de nature transnationale, parfois au sein d’un État.

Les possibilités immenses que génère l’​intelligence ​artificielle ne sont pas sans poser la problématique de sa mobilisation au service des peuples qui connaissent un grand retard technologique, mais pourraient en tirer des bénéfices substantiels.

C’est aussi l’un des grands enjeux du Sommet de Paris et des débats mondiaux à venir sur la gestion concertée des biens communs. Dans des domaines tels que la recherche minière, la santé et l’éducation, les pays africains pourraient faire des avancées substantielles grâce à l’​Intelligence ​artificielle. Même s’il faut reconnaître que le continent africain doit résoudre au préalable son grave déficit énergétique.

Il faut espérer que le Sommet de Paris posera des jalons qui donneront aux institutions multilatérales, aux États, aux chercheurs et aux sociétés civiles des outils qui permettront d’accompagner utilement, pour les décennies à venir, cette prodigieuse innovation, dans l’intérêt de l’hu​manité tout entière. Déjà, Emmanuel Macron a annoncé 109 milliards d’euros d’investissement avec une ambition assumée : prouver que la France et l’Europe sont bel et bien dans la course dans ce secteur innovant.

 

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