
L’un des défis majeurs auxquels les Etats africains sont nouvellement confrontés aux lendemains de leur accession à l’indépendance, est celui de la constitution d’un corps de forces de défense et de sécurité qui sera à même de protéger leur intégrité territoriale, sécuriser les personnes et les biens à l’intérieur de leurs frontières nationales. La quasi-totalité des armées africaines sont cependant dans une situation paradoxale, analyse de Éric Topona Mocnga, journaliste à la rédaction Afrique francophone de la Deutsche Welle à Bonn (Allemagne).
Elles n’ont pas été à l’origine une émanation de la volonté de ces jeunes Etats souverains mais, dans la plupart des cas, la perpétuation d’une tutelle étrangère, notamment dans les nouveaux Etats anciennement colonisés par la France.
Cette tutelle militaire a été désignée sous l’euphémisme de « coopération militaire » ou dans le cas des pays du pré carré français, « accords de défense ». Ceux-ci ont été décriés dès leur mise en place par les Africains partisans d’une décolonisation totale de l’Afrique. Ils le sont plus encore dans les temps présents où une frange importante d’Africains, notamment la jeunesse, revendique pour leurs pays une souveraineté authentique.
Défis de la souveraineté militaire au Tchad
Le Tchad n’échappe pas à cette nouvelle exigence des peuples d’Afrique. Le communiqué publié fin novembre 2024 par le désormais ex-ministre tchadien des Affaires étrangères, Abderaman Koulamallah annonçant, le départ des forces militaires françaises au Tchad, y fait clairement allusion. Passé ce départ des forces françaises du Tchad, il appartient désormais aux autorités tchadiennes de relever dans les faits le défi de la souveraineté militaire, en suppléant d’une part au vide opérationnel créé par le départ des forces françaises, et d’autre part en intensifiant les efforts de modernisation de l’armée nationale en la hissant à la hauteur des menaces sécuritaires auxquelles le Tchad est confronté.
Les assises du Dialogue national inclusif et souverain (DNIS), du 20 août au 8 octobre 2022 a posé un diagnostic approfondi et exact des maux qui entravent la dynamique de modernisation de l’armée tchadienne. À cet égard, on pourrait relever que l’armée tchadienne souffre des maux identiques à ceux de la société dont elle est issue. Le tribalisme et le régionalisme pèsent encore pour beaucoup dans le choix des Hommes. Ces préférences d’un autre âge se font très souvent au détriment des critères de compétence et d’intégrité morale. Or, s’il est un corps de métiers au sein duquel doivent prévaloir ces exigences cardinales, c’est bel et bien au sein de l’armée.
Elle est la gardienne, qui non seulement rend possible le fonctionnement des institutions républicaines, mais doit en outre créer les conditions et possibilités d’un déploiement des existences individuelles. Le concept Armée-Nation, devenu aujourd’hui le leitmotiv de nombreux pays, ne peut avoir de traduction opérationnelle que si le citoyen s’identifie à son armée. Autrement dit, dans ses pratiques et le comportement des hommes en tenue, le citoyen doit percevoir l’incarnation des valeurs qui constituent le socle du pacte républicain et font sens avec les impératifs de cohésion nationale.
Outre cette nécessaire symbiose entre l’armée et la nation, la formation des hommes au sein de l’armée tchadienne doit porter un accent très appuyé sur les valeurs de la République. Les hommes en tenue doivent se savoir au service d’un idéal républicain. L’une des tares de nombreuses armées en Afrique et que n’ont pas effacé les processus démocratiques, est leur instrumentalisation à des fins de personnalisation et de conservation du pouvoir d’Etat.
Certaines armées sont davantage des gardes prétoriennes. La conséquence de cette dérive, c’est leur incapacité à protéger les institutions lorsqu’elles sont face à une adversité extérieure. Si le Tchad peut s’honorer à juste titre d’une armée dont la bravoure et l’intrépidité ont fait leurs preuves sur plusieurs champs de bataille en Afrique, un effort accru d’édification civique, notamment des jeunes recrues, est indispensable.
Environnement régional volatile
Une autre réalité et non des moindres, face à laquelle se trouve l’armée tchadienne depuis près de deux décennies, réside dans la nature crisogène de son environnement régional et les nouvelles menaces auxquelles celle-ci est confrontée. L’un des volets stratégiques de la coopération militaire entre le Tchad et la France était celui du renseignement et de la défense aérienne.
Pour un pays aussi vaste que le Tchad (Couvrant 1 284 000 km2, le Tchad occupe le 5è rang des pays les plus vastes d’Afrique après le Soudan, l’Algérie, la République Démocratique du Congo et la Libye) avec de nombreux États en quasi situation de guerre à ses frontières, le renseignement militaire et prévisionnel est une donnée stratégique pour anticiper les attaques ennemies ; et la défense aérienne, un outil efficace pour neutraliser des incursions au sol à l’intérieur du territoire national. Les conflits actuels aux frontières du Tchad, en raison de leur volatilité et de leur potentiel de violence, sont une menace permanente pour le pays. Une capacité d’anticipation est indispensable pour leur opposer une riposte appropriée.
Les réformes de l’armée tchadienne qui ont été enclenchées avant le départ des forces françaises, avec la promulgation d’un nouveau statut des militaires et l’augmentation des effectifs, doivent se focaliser pour les mois et les années à venir sur les volets structurels, opérationnels et idéologiques. L’armée tchadienne pourra alors atteindre au terme de ces mutations, sa pleine capacité d’action et de réaction.