
Depuis plusieurs années, la Turquie et la Russie entretiennent des relations ambigües, mêlant partenariats et rivalités. Ces deux pays semblent avoir des intérêts communs, mais en réalité, ils semblent s’engager progressivement dans une lutte d’influence. La guerre en Ukraine en est une illustration, analyse Éric Topona Mocnga, journaliste à la rédaction Afrique francophone de la Deutsche Welle à Bonn (Allemagne).
Si la Turquie a condamné l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 et a rapidement livré des drones Bayraktar TB2 à l’Ukraine, causant des dommages importants aux Forces armées russes ; elle n’a cependant pas appliqué toutes les sanctions contre la Russie et continue d’entretenir des relations bilatérales dans plusieurs domaines, notamment pétrolier et gazier.
Cette rivalité s’étend bien au-delà des frontières européennes, car ces « meilleurs ennemis »1s’affrontent plus ou moins directement sur différents théâtres, à commencer par le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord – Syrie et Libye notamment – où leurs oppositions ne sont un secret pour personne.
L’Afrique n’est pas épargnée non plus, continent sur lequel ces deux puissances jouent des coudes pour garantir leurs propres intérêts, tout en montrant une indifférence prononcée à l’égard du sort des populations locales.
Rivalités Russie-Turquie : l’Afrique comme nouveau terrain de jeu
Depuis plusieurs années, l’Afrique est devenue le théâtre de rivalités entre puissances étrangères, chacune déterminée à garantir ses intérêts propres. Si la Chine demeure un acteur économique incontournable, un autre affrontement semble prendre de l’ampleur sur le continent, précisément celui de la Russie et la Turquie, positionnées dans une lutte d’influence mêlant diplomatie, économie et présence militaire.
Derrière les discours officiels sur la coopération et le développement, cette compétition se traduit par une militarisation accrue du continent couplée à une exploitation agressive des ressources naturelles africaines.
Renforcement progressif de leur présence diplomatique et militaire
Depuis 2008, la Turquie a considérablement renforcé sa présence en Afrique, faisant passer son réseau diplomatique de 12 à 44 ambassades, égalant ainsi celui de la Russie sur le continent2. Cette expansion s’accompagne d’une implication militaire croissante. Bien qu’Ankara adopte une approche stratégique plus discrète que celle de la Russie. La Turquie est non moins ambitieuse, combinant investissements économiques, coopération militaire et soft power. Grâce à sa « diplomatie du drone », notamment avec les Bayraktar TB2, Ankara a su s’imposer comme un acteur sécuritaire clé en fournissant du matériel militaire à plusieurs pays africains3.
Mais les actions turques en Afrique sont loin de se limiter aux ventes d’armes. À l’image de la Russie avec le groupe Wagner, elle mise sur des sociétés militaires privées (SMP) comme SADAT, qui étendent leur influence sur le continent4. SADAT, parfois surnommée « la Wagner turque », a déployé plusieurs centaines de mercenaires en Afrique, notamment au Niger et au Burkina Faso, pour protéger les intérêts turcs, y compris les sites miniers exploités par des entreprises turques comme dans la région de Tillabéry, au sud-ouest du Niger5.
En Somalie, Ankara a également établi sa plus grande base militaire à Mogadiscio, où elle forme des soldats somaliens pour lutter contre le terrorisme et la piraterie6 7. En Libye, elle joue un rôle central en soutenant le gouvernement de Tripoli face aux forces du MaréchalKhalifa Haftar, ce qui lui permet d’affirmer sa position en Méditerranée et de renforcer ses intérêts économiques.
L’expansion turque concurrence la présence russe qui, elle, s’appuie majoritairement sur la signature de contrats sécuritaires, impliquant le déploiement de la sociétés militaires privée Wagner ou celui plus récent d’Africa Corps. Si les deux puissances déploient des stratégies similaires alliant ventes d’armes et influence politique, cette montée en puissance simultanée pourrait faire émerger une rivalité directe, notamment en Afrique de l’Ouest, et au détriment des populations locales déjà confrontées aux conflits latents et à l’instabilité.
Des déploiements militaires controversés
La multiplication des interventions militaires liées à ces présences étrangères sur le continent n’est malheureusement pas sans conséquences pour les populations civiles, qui en sont les premières victimes. Nombreuses sont les exactions commises par Wagner à l’encontre des populations locales, à l’image du massacre de Moura (village malien du cercle de Djenné, dans la région de Mopti située au le centre du Mali) qui a eu lieu au Mali 27 au 31 mars 2022, où au moins 500 civils ont été tués lors d’une opération menée par Wagner et les Forces armées maliennes9.
Depuis décembre 2023, la milice russe est régulièrement indexée par les organisations de défense des droits de l’homme, dont Human Rights Watch (HRW)10, pour les nombreuses exactions perpétrées par ses membres à l’encontre des populations civiles.
La Turquie elle, n’est pas en reste : l’usage massif de ses drones en Afrique a conduit à de nombreuses bavures. En Somalie, une vingtaine de civils ont perdu la vie en mars 2024 lors de deux frappes de l’armée somalienne menées avec du matériel turc11.
Au Mali, le 16 février 2024, un drone turc contrôlé par l’armée malienne a frappé une cérémonie de mariage en plein air, à Konokassi – région de Ségou, au centre du pays – faisant au moins 7 victimes. Un mois plus tard, 14 personnes dont une dizaine d’enfants ont été tués par une frappe de drone similaire à Douna, près de la frontière avec le Burkina Faso12.
Fiabilité des matériels
Alors que l’utilisation de ces drones comporte des risques pour les populations civiles, des critiques liées à leur performativité réelle et leur efficience sur le terrain ont en outre commencé à émerger. Plusieurs sources déclarent en effet que leur technologie peut être obsolète face à certains systèmes développant des contre-mesures13. Leur bilan mitigé au sein du conflit en Ukraine est notamment relevé14.
Jugés trop vulnérables, ils ont presque disparu du ciel ukrainien car facilement détectables : « lent, de grande taille, ce qui permet de l’apercevoir soit à l’œil nu, soit au radar de manière assez simple »15. Au printemps 2023, des soldats ukrainiens avaient en outre perdu le contrôle d’un TB2 et avaient été contraints de l’abattre au-dessus de Kiev.
Sur le plan militaire, il est à noter que la rivalité entre la Turquie et la Russie risque d’être exacerbée par les récentes rumeurs selon lesquelles la Turquie chercherait à établir une base militaire à Abéché, dans l’est du Tchad16. Cette annonce, bien que n’ayant toujours pas été confirmée par les autorités tchadiennes, pourrait laisser présager d’une volonté turque de s’investir plus ouvertement au Tchad, face à la Russie qui affiche désormais clairement sa volonté de faire du pays de Toumaï un élément central de sa nouvelle stratégie d’expansion en Afrique17.
La course aux ressources naturelles
Derrière ces stratégies militaires se cache un enjeu économique majeur : l’accès aux ressources naturelles du continent, voire le contrôle direct des sites locaux dans une logique d’exploitation et de rentabilité maximale. Cette quête effrénée de la Russie et de la Turquie pour les ressources naturelles en Afrique a transformé le continent en un terrain de rivalité géopolitique intense. Des accords économiques et militaires sont signés avec divers pays africains, mais cette compétition se déroule souvent au détriment des populations locales, dont les besoins et les droits sont négligés.
La Russie, via Wagner, a mis la main sur plusieurs mines d’or et de diamants en Centrafrique, au Mali et au Soudan18. Ces exploitations lui permettent de financer ses opérations militaires tout en consolidant son influence sur les régimes en place.
En Algérie, la coopération russo-algérienne s’est intensifiée, avec des discussions portant sur des projets énergétiques et militaires. Bien que les détails soient souvent confidentiels, cette collaboration vise à renforcer les positions stratégiques de la Russie en Afrique du Nord et à sécuriser des partenariats dans le secteur des hydrocarbures19.
De son côté, la Turquie cherche à s’imposer dans le secteur énergétique. Elle a récemment signé des accords avec le Niger pour l’exploration et l’exploitation de l’uranium et du pétrole20, un marché traditionnellement dominé par la Chine et la Russie. Ankara a également obtenu des contrats miniers au Burkina Faso et en République démocratique du Congo (RDC)21, bien que certaines concessions aient été révoquées, comme celles de la société turque « Afro Turk » en mars 202422.
Pourtant, cette diversification des partenaires ne garantit pas une meilleure redistribution des richesses, bien au contraire. La rivalité entre la Russie et la Turquie ne se traduit pas par un partage équitable des ressources, mais plutôt par une exploitation accrue des matières premières, au détriment des populations locales.
Un jeu dangereux pour l’Afrique
Cette lutte d’influence étrangère sur le continent africain est donc dangereuse pour les populations ainsi que les gouvernements nationaux, à plusieurs égards. La militarisation accrue du continent et l’arrivée massive d’armes et de mercenaires peuvent prolonger les conflits plutôt que les résoudre, et contribuer ainsi à l’instabilité régionale. Cette rivalité risque également d’accentuer la fragmentation du continent, avec des États s’alignant sur des alliances différentes, au risque de renforcer certaines tensions régionales.
Dans ce contexte, la question centrale reste celle du positionnement des États africains. Doivent-ils se contenter d’être des terrains de jeu pour ces nouvelles puissances, ou peuvent-ils imposer leur propre agenda? Cette rivalité entre la Russie et la Turquie représente-t-elle une opportunité pour l’Afrique, ou n’est-elle qu’une répétition de schémas déjà connus, où les populations locales restent victimes et spectatrices de décisions prises ailleurs ?
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Sources :
[1] : https://x.com/CartesDuMonde/status/1882473397407609187
[2] : Selin Gücüm. « Les Turcs en Afrique : discrets mais présents ». Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, décembre 2023.
[3] : Noé Hochet-Bodin. « L’Afrique, nouveau terrain de jeu des exportateurs de drones ». Le Monde Afrique, décembre 2023.
[4] : « Sadat, l’entreprise de sécurité turque qui déploie ses mercenaires syriens en Afrique ». Courrier international, juillet 2024.
[5] : « La SMP turque « Sadat » fait concurrence pour l’influence au Sahel ». adf – Africa Defense Forum Magazine, juillet 2024.
[6] : Selin Gücüm. « Les Turcs en Afrique : discrets mais présents ». Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, décembre 2023.
[7] : Noé Hochet-Bodin. « Les drones, objets de convoitise de toutes les armées d’Afrique ». Le Monde Afrique, décembre 2023.
[8] : « Mali : des militaires maliens et « étrangers » auraient exécuté 500 personnes en 2022 àMoura (ONU) ». ONU Info, Droits de l’homme, mai 2023. https://news.un.org/fr/story/2023/05/1135077
[9] : David Baché. « Mali : deux ans après le massacre de Moura, l’impunité est totale et l’armée continue de tuer des civils ». Radio France Internationale (RFI), mars 2024.
[10] : « Mali : L’armée et le groupe Wagner commettent des atrocités contre les civils ». Human Rights Watch (HRW), Communiqué détaillé, mars 2024. https://www.hrw.org/fr/news/2024/03/28/mali-larmee-et-le-groupe-wagner-commettent-des-atrocites-contre-les-civils
[11] : « Des civils tués par des drones turcs de l’armée somalienne, dénonce Amnesty ». Voice of America (VOA), mai 2024.
[12] : « En Somalie, vingt-trois civils tués par des frappes de l’armée à l’aide de drones turcs, selon Amnesty International ». Le Monde Afrique, mai 2024.
[13] : David Baché. « Mali : une dizaine d’enfants tués par une frappe de drones de l’armée ». Radio France Internationale (RFI), mars 2024.
[14] : https://x.com/MaximeAzadi/status/1887780841042178360 ; https://x.com/RojavaNetwork/status/1885410550143713558
[15] : Soufiane Chahid. « Drones militaires : les Bayraktar acquis par le Maroc sont-ils obsolètes ? [INTEGRAL] ». L’Opinion, juillet 2024.
[16] : Franck Alexandre. « Bayraktar TB2 : comment le drone turc, « star » de la guerre en Ukraine, a séduit les armées africaines ». Radio France Internationale (RFI), juin 2023.
[17] : « Nouvelle ère au Tchad : des soldats turcs à Abéché ? ». Actu Niger, février 2025.
[18] : Matteo Maillard. « Comment la Russie conquiert le Sahel, de base en base ». Jeune Afrique, février 2025.
[19] : Benjamin Roger. « La méthode Wagner, au service des ambitions russes en Afrique ». Le Monde Afrique, août 2024.
[20] : Aksil Ouali. « Algérie-Russie : signature de neuf accords et mémorandums d’entente ». Anadolu Ajansi (AA), janvier 2025.
[21] : « Minerais : accord entre la Turquie et le Niger pour des travaux d’exploration ». Agence Ecofin, octobre 2024.
[22] : « Coopération Congo-Turquie. Le gouvernement congolais et la société turque Ulsan Mining Congo signent une convention d’exploitation de fer à Mayoko ». Ministère des Finances, du budget et du portefeuille public, Cellule de communication du ministère de l’Economie et des Finances, août 2024. https://www.finances.gouv.cg/fr/articles/coop%C3%A9ration-congo-turquie
[23] : « Le Burkina Faso retire deux permis d’exploitation minière à une société turque ». Jeune Afrique, mars 2024.