
Le 30 août est désormais inscrit dans l’histoire contemporaine du Gabon comme cette date fatidique qui a vu s’effondrer une époque que les Gabonais croyaient éternelle, tant elle semblait ne jamais prendre fin.
Comme les royaumes et les empires de l’antiquité ou de l’époque médiévale, la dévolution du pouvoir d’État au Gabon s’est inscrite dès l’accession au pouvoir d’Albert Bernard Bongo (devenu Omar Bongo Ondimba après sa conversion à l’islam en 1973), le 28 novembre 1967, dans un mouvement cyclique où on se passe les clés du pays au sein du clan familial. Lequel avait fini par se croire investi d’une légitimité naturelle à conduire seul aux destinées de ce pays immensément riche, mais dont la population est en majorité confinée dans la précarité, et assiste en spectatrice impuissante au pillage des richesses nationales par une coterie de privilégiés.
Soif de changement
Et puis vint le général Brice Clotaire Oligui Nguema, commandant de la garde présidentielle d’Ali Bongo Ondimba, pour mettre un terme à cette comédie du pouvoir dont les Gabonais étaient de plus en plus las, y compris au sein du régime Bongo. La ferveur populaire que le coup de force a suscité était symptomatique de la soif de changement des populations.
À l’inverse de nombreux régimes militaires de transition de ces dernières décennies en Afrique, il n’y a pas eu des moments de flottement du nouveau régime pour asseoir son autorité ou définir un cap clair. Au lendemain de l’installation du nouveau locataire au Palais du bord de mer, tout semblait réglé comme sur du papier à musique. Qu’il s’agisse des orientations économiques et des mesures à prendre dans l’immédiat pour susciter un choc de confiance au sien de la population, de la mise en place des institutions de la transition et de la désignation des responsables qui en auront la charge, tout laissait croire que Brice Clotaire Oligui Nguema a pensé le Gabon avant le 30 août 2023.
Réformes de fond
La nouvelle séquence historique dans laquelle est rentré le pays, dont le point d’orgue est le scrutin du 12 avril 2025, qui conclura la transition et inaugurera une trajectoire politique nouvelle pour le Gabon. Candidat à ce scrutin, le général-président a justifié sa candidature par sa volonté et sa détermination à poursuivre les réformes en profondeur qu’il a impulsées. Il faut dire que dans cet « Émirat d’Afrique« où se vérifie comme nulle part ailleurs en Afrique, le syndrome de la « malédiction des richesses naturelles », les chantiers ne manquent pas et se superposent d’ailleurs.
La refondation institutionnelle est l’un des terrains sur lesquels les réformes engagées doivent être poursuivies et approfondies. Il n’est pas exagéré de souligner que le Gabon est de ces pays en Afrique où l’exhortation de Barack Obama, lors de son premier voyage en Afrique, en juillet 2009 (au Ghana) n’a guère autant été pertinente : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais d’institutions fortes « .
Les décennies au pouvoir des Bongo ont vidé de leur signification et de leur substance les institutions pour les identifier à un homme. L’État, c’était Omar Bongo Ondimba, comme la France du XVIIe siècle c’était Louis XIV. Au zénith de son pouvoir, OBO, comme l’appelaient affectueusement ses partisans, n’était-il pas ce monarque de droit quasiment divin qui affirmait « pouvoir faire d’un homme un chien et d’un chien un homme »?
Ce propos arrogant, dédaigneux et sentencieux, illustre à lui seul la crise institutionnelle dans laquelle est plongé le Gabon depuis quasiment son accession à l’indépendance. Car, faut-il le rappeler, Léon Mba (le premier président de la République gabonaise de 1961 à 1967), prédécesseur et mentor politique d’Omar Bongo Ondimba, n’était pas en reste. Ce chef d’État de l’Afrique indépendante et en voie de décolonisation qui rêvait de voir son pays devenir département français !
Au demeurant, les institutions ne sont fortes que si les hommes qui les incarnent, au premier rang desquels le citoyen gabonais, sont convaincus de vivre dans une République qui leur reconnaît pleinement les attributs de la citoyenneté, notamment l’égalité devant la loi.
À cet égard, il faut relever pour le déplorer que les libertés prises avec la fortune publique au Gabon depuis des lustres, par les décideurs et les gestionnaires des fonds publics, ont rarement donné lieu à la répression que prévoient en pareille circonstance les rigueurs de la loi et de l’Etat de droit. La nécessaire reddition des comptes, la transparence dans l’accumulation des biens matériels du fait de situations de fortune tout aussi soudaines qu’ostentatoires, ont installé dans l’esprit de nombreux Gabonais laissés-pour-compte qu’il existe des Gabonais à part entière et des Gabonais entièrement à part.
Cette société à deux vitesses et ces inégalités devant la loi, sont encore plus durement vécues par la jeunesse gabonaise dont 30% est au chômage. Selon le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), 55% de Gabonais ont moins de 25 ans, pour une population de 2,3 millions d’habitants. Or, il est crucial pour la stabilité socio-politique du Gabon de donner rapidement à cette jeunesse un horizon d’espérance et de dignité par le travail.
Les récentes assises national pour l’emploi ont posé des jalons. Mais il appartient au président élu à l’issue de la prochaine présidentielle de prendre solidement et durablement le taureau par les cornes sur le terrain du chômage des jeunes. En somme, une société gabonaise plus inclusive et assise sur un véritable État de droit, tels sont les deux piliers majeurs de la refondation du Gabon pour le prochain président la République.