À l’heure où le Tchad s’apprête à engager un nouveau processus de réconciliation nationale, le statisticien-économiste Biaka Tedang Djoret interpelle l’Union africaine dans une lettre adressée au président de la Commission. Sans remettre en cause le principe du dialogue, il demande à l’organisation continentale de veiller au respect de ses propres normes en matière de justice transitionnelle, de vérité, de réparations et de gouvernance démocratique, tout en dénonçant plusieurs engagements issus du Dialogue national de 2022 qu’il estime avoir été abandonnés.
À quelques mois de l’ouverture annoncée d’un processus de réconciliation nationale au Tchad, un citoyen tente de replacer les victimes, la vérité et le respect des engagements au cœur du débat. Dans une lettre adressée au président de la Commission de l’Union africaine, le statisticien-économiste tchadien Biaka Tedang Djoret appelle l’organisation continentale à sortir de la posture d’observateur pour devenir le garant des principes qu’elle a elle-même édictés en matière de justice transitionnelle.
L’auteur de Sans armes, de la statistique à la lutte citoyenne affirme n’agir « sans mandat d’aucun parti ni d’aucun gouvernement », mais au nom d’une démarche citoyenne. Son courrier intervient alors que N’Djamena prépare la mise en place d’une commission Vérité, prévue dans le prolongement de l’Accord de Doha et du Dialogue national inclusif et souverain (DNIS) de 2022. Pour lui, cette nouvelle séquence représente un tournant décisif : soit le Tchad parvient enfin à rompre avec le cycle des réconciliations inachevées, soit il reproduira les échecs qui ont jalonné son histoire politique récente.
Plaidoyer au-delà des questions institutionnelles
Au cœur de son argumentaire figure un constat sévère : plusieurs engagements issus du Dialogue national auraient été abandonnés ou remis en cause. Biaka Tedang Djoret rappelle notamment que la limitation du mandat présidentiel à deux quinquennats, inscrite dans la Constitution adoptée par référendum en 2023, a été supprimée lors de la révision constitutionnelle de 2025. Il souligne également la dissolution du Cadre indépendant chargé du suivi des résolutions du dialogue, pourtant présenté comme un mécanisme essentiel pour garantir leur mise en œuvre. À cela s’ajoute, selon lui, l’absence de calendrier précis concernant l’indemnisation des victimes de l’ancien président Hissène Habré, malgré les décisions rendues par les Chambres africaines extraordinaires.
Au-delà de ces critiques, la lettre se veut une feuille de route pour une justice transitionnelle conforme aux standards africains. L’auteur propose une approche articulée autour d’une amnistie limitée aux infractions politiques, d’une clémence conditionnée à la reconnaissance de la vérité pour les crimes de sang et d’une restitution des avoirs détournés pour financer les réparations dues aux victimes. Les crimes contre l’humanité, insiste-t-il, ne sauraient bénéficier d’une impunité générale.
L’essentiel de sa démarche consiste toutefois à interpeller directement l’Union africaine. Sept demandes précises sont formulées à l’organisation continentale. La première concerne le Fonds fiduciaire destiné aux réparations des victimes du régime Habré. Biaka Tedang Djoret réclame la publication de l’état d’avancement du fonds ainsi qu’un calendrier clair de son opérationnalisation. Pour lui, l’affaire Habré, présentée comme un symbole de la capacité de l’Afrique à juger l’un de ses anciens chefs d’État, ne peut rester inachevée tant que les victimes attendent toujours une réparation effective.
L’auteur demande également que des personnalités africaines reconnues — issues de la société civile, des autorités traditionnelles et religieuses — soient désignées pour accompagner le futur processus tchadien, dans l’esprit du Groupe des Sages de l’Union africaine. Ces observateurs auraient notamment pour mission d’assister aux travaux de la future commission Vérité et de recevoir les engagements des mouvements armés restés en dehors de l’Accord de Doha.
La révision constitutionnelle de 2025 constitue un autre point majeur de la lettre. Le statisticien demande à l’Union africaine d’évaluer sa conformité avec la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, en particulier sur les principes d’alternance politique et de limitation de la concentration du pouvoir.
Son plaidoyer dépasse toutefois les seules questions institutionnelles. Il appelle l’Union africaine à veiller à ce que le processus tchadien respecte les principes de sa politique de justice transitionnelle adoptée en 2019 : indépendance des mécanismes, centralité des victimes, garanties de non-répétition, réforme des institutions et participation de la société civile.
La sécurité occupe également une place importante dans ses propositions. S’appuyant sur plusieurs études internationales, il estime que l’appui apporté aux forces armées tchadiennes ne devrait plus se limiter au renforcement de leurs capacités opérationnelles. Il plaide pour une réforme plus profonde de l’institution militaire afin d’améliorer sa représentativité, sa discipline, son contrôle démocratique et la prévention des abus, considérant qu’une armée contestée à l’intérieur du pays ne peut constituer durablement un facteur de stabilité régionale.
Une démonstration de cohérence politique.
Enfin, l’auteur souhaite que l’Union africaine accompagne le recouvrement international des avoirs issus de la corruption afin d’alimenter un futur fonds de réparation, tout en soutenant la recréation d’un mécanisme indépendant chargé de suivre les engagements de la transition. Il demande également la désignation d’un point focal au sein de la Commission de l’Union africaine chargé du dossier tchadien et l’ouverture d’un canal permanent d’écoute des victimes et des organisations de la société civile.
Dans les dernières lignes de sa lettre, Biaka Tedang Djoret rappelle que l’Union africaine entretient une relation particulière avec les différentes crises tchadiennes. Sans raviver les tensions du passé, il invite l’organisation à faire du processus qui s’annonce une démonstration de cohérence politique. « Le Tchad n’a pas besoin qu’on parle à sa place. Il a besoin que ceux qui l’accompagnent lisent ce qu’il a signé — et l’aident à s’y tenir », écrit-il.
Adressée également aux Nations unies, à l’Union européenne, à la CEEAC, à l’Organisation internationale de la Francophonie ainsi qu’à plusieurs organisations de défense des droits humains, cette initiative illustre la volonté d’une partie de la société civile tchadienne de replacer les engagements politiques au centre du débat. Elle rappelle surtout que, derrière les annonces de réconciliation, demeure une question essentielle : celle de la capacité des institutions africaines à faire respecter les principes qu’elles défendent lorsqu’elles sont confrontées à l’une des crises les plus durables du continent.



