L’arrestation à Lomé de deux réalisateurs français, détenus depuis le 27 juillet avec leur collaborateur togolais, intervient dans un contexte de rapprochement sécuritaire entre le Togo et la Russie et de tensions croissantes avec Paris. Si les autorités invoquent une infraction aux règles encadrant leur tournage, la durée de leur détention et la présence d’Africa Corps dans le pays interrogent sur la dimension réelle de cette affaire.
Après plus d’un mois de silence, le gouvernement togolais a enfin livré officiellement sa version de l’arrestation de Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani, deux réalisateurs français détenus depuis le 27 juillet à Lomé avec leur collaborateur togolais Fred Vedomey. Dans un communiqué conjoint publié le 22 août par les ministres de la Sécurité et de la Justice, Lomé affirme que ses enquêteurs ont réuni « des indices graves et concordants » justifiant des poursuites pour « fausses déclarations », assurant que l’affaire ne concerne « ni le contenu éditorial du documentaire, ni l’exercice de la liberté de la presse », mais seulement le respect des règles administratives et sécuritaires applicables aux activités de tournage.
Certes, les autorités togolaises maintiennent leur accusation contre les journalistes français, mais elles reconnaissent désormais que l’équipe disposait bien d’une autorisation de tournage délivrée le 19 juin 2026 par le ministère togolais chargé du Tourisme, de la Culture et des Arts. Même si, le communiqué précise que cette autorisation, établie au nom du producteur-réalisateur togolais Védomey Komi Mawufemo, était limitée à certaines localités et ne couvrait pas notamment Mango, Guérin-Kouka et Matchatom, où les journalistes se sont rendus.
Autrement dit, la communication des officiels togolais ne permet pas d’affirmer que les journalistes étaient dépourvus de toute autorisation. Elle établit seulement que les autorités considèrent qu’ils ont dépassé le périmètre de celle-ci, dans des zones soumises à un régime de sensibilité sécuritaire particulier. Et c’est précisément ici que commence le malaise, puisque la question soulevée par la privation de liberté des deux journalistes est celle-ci : une irrégularité administrative ou territoriale commise par une équipe de tournage justifie-t-elle nécessairement une détention qui dure près d’un mois ? Cette disproportion peut inquiéter.
Bouc-émissaires commodes?
Car, pour qui suit l’actualité africaine de ces dernières années, les accusations avancées par Lomé contre les deux réalisateurs français et leur collaborateur togolais ont une résonance familière. Elles rappellent d’autres affaires dans lesquelles des ressortissants occidentaux ont soudain cessé d’être considérés comme de simples étrangers présents dans un pays pour devenir des menaces contre la sécurité nationale.
À cet égard, la République centrafricaine fournit des exemples particulièrement éloquents. Inutile de rappeler qu’en mai 2021, Juan Rémy Quignolot, ressortissant français et ancien militaire, avait été arrêté à Bangui après la « découverte » à son domicile d’armes, de munitions et de matériel militaire. Accusé notamment d’espionnage et d’atteinte à la sûreté de l’État, il avait passé seize mois en détention avant d’être libéré pour des raisons humanitaires. Cette arrestation était intervenue dans une période de détérioration spectaculaire des relations entre Bangui et Paris, alors que la Russie renforçait parallèlement son influence militaire en Centrafrique.
Le cas de Joseph Martin Figueira est encore plus saisissant. Cet expert humanitaire belgo-portugais travaillant pour l’ONG américaine FHI 360 avait été arrêté en mai 2024 à Zémio, dans le sud-est du pays par des hommes de Wagner. Accusé de complot, d’espionnage et d’atteinte à la sûreté de l’État, il avait finalement été condamné en novembre 2025 à dix ans de travaux forcés. Il a été libéré le 7 avril 2026, après vingt-deux mois de détention, à la faveur d’une médiation diplomatique menée notamment par le Portugal, la Belgique et l’Union européenne.
Soulignons que Human Rights Watch (HRW) avait dénoncé la prolongation de sa détention. L’organisation avait demandé aux autorités centrafricaines de mettre fin à cette détention prolongée sans procès et de garantir à l’intéressé une procédure régulière. HRW avait également rappelé que les forces russes présentes en Centrafrique étaient accusées d’exactions graves contre les populations civiles.
Lomé dans les pas de Bangui et Bamako
Il est clair que ces affaires montrent comment les ressortissants occidentaux peuvent, dans un environnement où la frontière entre sécurité, politique étrangère et justice devient poreuse, se transformer en proie ou en enjeu diplomatique. Elles montrent surtout que ces détentions sont utilisées comme un moyen de pression dans des situations qui dépassent très largement la personne des détenues.
C’est précisément ce qui incite à l’inquiétude dans le dossier de ces deux journalistes. Il serait évidemment excessif d’affirmer que Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani sont des « otages » politiques entre les mains du gouvernement togolais. Rien ne permet, à ce stade, de l’établir, mais il serait tout aussi naïf de penser que cette affaire peut être dissociée du contexte politique dans lequel elle intervient.
On le sait, les relations du Togo avec la France se sont considérablement détériorées. En 2025, Lomé a suspendu RFI et France 24, sur fond de critiques contre ces médias français. Dans le même temps, le partenariat sécuritaire avec Moscou s’est approfondi. Un accord militaire russo-togolais a été conclu, prévoyant notamment une coopération militaire, un partage de renseignements, l’entraînement des soldats togolais par les Russes et une coopération navale.
Plusieurs sources ont rapporté le déploiement cette année dans le pays d’éléments d’Africa Corps, avec une présence estimée à plusieurs centaines d’hommes. Le Centre for Strategic and International Studies a indiqué que les personnels d’Africa Corps sont présents à Lomé et dans des bases du nord du pays.
Voilà le véritable sujet. Il ne s’agit pas de prétendre que les Russes auraient ordonné l’arrestation de deux journalistes français. Il faut juste constater que là où sont déployés les hommes d’Africa Corps, les ressortissants occidentaux deviennent des cibles potentielles. Dans les pays africains où Moscou a considérablement renforcé son empreinte sécuritaire, la présence occidentale – et particulièrement française – est devenue politiquement suspecte. Les journalistes, les humanitaires, les consultants et les chercheurs sont regardés non plus seulement comme des professionnels, mais comme les représentants d’un monde ancien dont le nouveau partenaire stratégique entend réduire l’influence.
À preuve, lorsque les mercenaires russes de Wagner sont arrivés en Centrafrique, ce ne sont pas seulement les soldats français qui ont vu leur espace se réduire. Les journalistes, les ONG, les diplomates et les acteurs occidentaux ont progressivement été placés sous suspicion.
C’est cette mécanique qu’il faut surveiller au Togo. Le risque n’est pas seulement que Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani restent quelques semaines supplémentaires derrière les barreaux, mais que leur dossier change progressivement de nature. D’une affaire administrative portant sur une autorisation de tournage, il pourrait devenir une affaire de sécurité. On peut donc se demander si les deux journalistes français sont simplement détenus parce qu’ils ont enfreint les règles togolaises de tournage ou, si leur nationalité, leur profession et le contexte géopolitique dans lequel intervient leur arrestation donnent à ce dossier une dimension qui dépasse le simple contentieux administratif.



