Dans la série des recommandations formulées par l’Union monétaire de l’Afrique centrale (UMAC) lors de sa session du 19 janvier 2026, destinée à juguler les tensions macroéconomiques persistantes et à consolider la stabilité financière au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), l’une d’entre elles retient particulièrement l’attention.
Celle-ci demande de « préserver l’indépendance des institutions communautaires, notamment celle de la Banque centrale ». Anodine en apparence, la phrase est un ultime avertissement, qui laisse entendre que la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) serait sous l’emprise d’influences extérieures, et qu’elle subirait des pressions menaçant son autonomie. Or, la politique monétaire, pilier de la stabilité du franc CFA en zone CEMAC, se doit d’être débarrassée de toute interférence, qu’elle provienne des États membres ou d’autres acteurs.
Inutile de préciser que la recommandation de l’UMAC intervient dans un contexte de grande difficulté pour les États membres de la CEMAC, qui font face à une conjoncture économique fragile, marquée par une croissance ralentie à 2,4 % en 2025, une érosion des réserves de change et des rumeurs persistantes de dévaluation du franc CFA.
L’indépendance de la BEAC remise en question ?
Le Comité ministériel de l’UMAC a ainsi mis en lumière une préoccupation majeure : l’indépendance de la BEAC n’est pas seulement un principe statutaire, mais une condition sine qua non pour la crédibilité de la politique monétaire commune. Faut-il le rappeler ? Selon les dispositions pertinentes de ses statuts, la BEAC doit opérer en toute autonomie vis-à-vis des gouvernements nationaux, afin d’éviter que les décisions monétaires ne soient dictées par des impératifs politiques à court terme.
Cependant, ce qui frappe dans la formulation de la recommandation, c’est l’insinuation faite au sujet d’une vulnérabilité structurelle. En appelant à « préserver » l’indépendance de la Banque centrale, les ministres reconnaissent implicitement que celle-ci est menacée. Des sources proches des discussions indiquent que des pressions émanant des chefs d’État de la sous-région influenceraient les décisions du gouverneur, particulièrement en matière de refinancement des États ou de gestion des réserves.
Cela rappelle malheureusement des épisodes du passé, où les interférences politiques ont compromis la stabilité monétaire de la région. Souvenons-nous simplement de la crise de 1994, qui avait conduit à une dévaluation de 50 % du franc CFA, à la suite de déficits budgétaires chroniques et une mauvaise gestion des réserves. À l’époque, les pressions des gouvernements pour financer leurs déficits à travers la planche à billets avaient érodé l’autonomie de la banque centrale.
Aujourd’hui, la situation montre quelques similitudes. Les États de la CEMAC, lourdement endettés – avec une dette publique moyenne à 50 % du PIB en 2025 – font face à des échéances critiques en 2026, estimées à plusieurs centaines de milliards de FCFA pour le seul remboursement de la dette extérieure. Dans ce contexte, la tentation est grande pour les chefs d’État d’exercer une influence sur la BEAC pour assouplir la politique monétaire, injecter des liquidités ou reporter des réformes douloureuses.
Or, la recommandation de l’UMAC insiste sur le fait que toute interférence compromettrait la crédibilité de la zone, risquant d’accélérer l’érosion des réserves et d’alimenter l’inflation, déjà à 3,5 % en moyenne en 2025.
Un gouverneur dépassé par l’ampleur de la tâche
Si les ministres de l’UMAC en sont venus à formuler une telle recommandation, c’est en grande partie parce que l’actuel gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, présente de nombreuses faiblesses qui le rendent vulnérable. Nommé en mars 2024, cet informaticien de formation, originaire de Centrafrique, a suscité des controverses dès son arrivée. Ses carences notoires en matière d’économie et de création monétaire le plaçaient en position de faiblesse face aux chefs d’État de la sous-région.
Contrairement à ses prédécesseurs, qui avaient une expertise approfondie en macroéconomie, Yvon Sana Bangui manque cruellement d’expérience en matière de politique monétaire. Sa nomination, proposée par la République centrafricaine, a été contestée par des voix internes à la BEAC et dans les milieux économiques de la région, qui y ont vu une politisation excessive de la fonction de gouverneur de la banque centrale.
Résultat, l’actuel gouverneur n’arrive pas à imposer une discipline budgétaire aux États membres. Il peine à leur faire comprendre qu’il est dans l’intérêt collectif de maîtriser les finances publiques pour éviter une dévaluation. Pourtant, les projections de la BEAC pour 2026 prévoient une croissance modeste à 2,7 %, mais avec un risque de contraction si les déficits budgétaires persistent.
Des pays comme le Congo ou le Tchad, dépendants des revenus pétroliers, ont accumulé des arriérés de dette intérieure, forçant la BEAC à intervenir indirectement grâce à des mécanismes de refinancement. En clair, au lieu de résister fermement à des pressions, le gouverneur semble céder, comme en témoigne le maintien d’une politique laxiste dans l’application des réglementations sur les changes.
Intrigues politiques
Pire encore, Yvon Sana Bangui passe le plus clair de son temps dans les intrigues comme un politicien plutôt qu’à assumer ses charges de banquier central. Des rumeurs persistantes font état de négociations opaques avec les compagnies pétrolières, qui résistent à la réglementation sur les changes, imposée depuis 2019, qui vise à rapatrier les recettes d’exportation. Ce n’est pas un hasard si le Centrafricain a été critiqué pour son manque de transparence dans la gestion des réserves, lors de la 21e session du Comité de pilotage du Programme des réformes économiques et financières de la CEMAC (PREF-CEMAC) tenue en avril 2025.
Certes, les grandes orientations de la politique monétaire sont prises par le gouvernement de la Banque, composé des représentants des États, et idéalement de façon consensuelle. Le Comité de politique monétaire (CPM), qui s’est réuni le 15 décembre 2025 pour relever les taux directeurs de 25 points de base, en est une parfaite illustration. Mais in fine, la personne qui doit veiller à leur application, c’est Yvon Sana Bangui. Si, hélas, il n’y comprend pas grand-chose – comme le soulignent des experts qui critiquent son background – c’est tout l’édifice qui menace de s’écrouler. La BEAC risque de perdre sa crédibilité internationale.
Voilà pourquoi, le Fonds monétaire international (FMI), qui a tiré la sonnette d’alarme sur la détérioration des équilibres macroéconomiques, appelle à un resserrement monétaire plus ferme pour prévenir l’inflation. À telle enseigne que certaines voix commencent déjà à réclamer le départ du gouverneur. Par exemple l’analyste Ange Ngandjo, qui a publiquement critiqué des décisions de la BEAC prises par Yvon Sana Bangui, comme le choix d’un cabinet externe pour auditer un concours de recrutement, considéré comme une insulte à la compétence régionale.
Dans les milieux économiques camerounais et gabonais, des pétitions circulent pour une réforme de la gouvernance de la BEAC, arguant que l’actuel gouverneur amplifie les risques systémiques. Le sommet de Brazzaville, convoqué ce 22 janvier 2026, pendant lequel les chefs d’État discuteront sûrement des risques d’un ajustement monétaire, est l’occasion de clarifier les choses.
Face à ces défis, la recommandation de l’UMAC appelle à une refondation. Sans cela, les économies de la CEMAC risquent un effondrement. Et en se transformant en politicien plutôt qu’en technocrate Yvon Sana Bangui accélère ce déclin. Même si ses proches le défendent.



