« Bien mal acquis » : pourquoi le président congolais n’aurait pas dû écrire lui-même au juge Tournaire

Déjà concerné par l’enquête ouverte en France sur les « biens mal acquis »qui pourrait être élargie à son épouse, le chef de l’État congolais Denis Sassou-Nguesso a pris sa plus belle plume pour pouvoir protester auprès du vice-président du tribunal judiciaire de Paris. Certes, c’est un homme blessé dans son amour propre, dont le réflexe naturel est de monter au créneau pour défendre l’honneur de ses proches – on reste des humains après tout. Mais, ne pouvait-on pas pour autant, lui conseiller de faire l’économie d’une telle initiative ?  

En délivrant un mandat d’amener à l’encontre d’Antoinette Sassou-Nguesso, la première dame du Congo, la justice française continue d’ébranler les membres de la famille présidentielle congolaise. Cet énième rebondissement autour de l’affaire dite des « biens mal acquis » a provoqué l’ire du chef de l’État congolais, qui n’a pas manqué de le faire savoir au magistrat Serge Tournaire, vice-président du tribunal judiciaire de Paris.

On imagine la surprise de ce dernier lorsqu’il a reçu la missive que le dirigeant congolais n’aurait jamais dû écrire. Dans cette correspondance que nous avons pu consulter, Denis Sassou-Nguesso dit avoir été informé par un « avocat parisien » de l’intention de la justice française « de convoquer [son] épouse à une audience dans la perspective de son éventuelle mise en examen ». Il prévient Serge Tournaire « que si une telle convocation était lancée, [son] épouse n’y répondrait pas », avant de s’insurger contre la justice française qui « s’autorise à juger un chef d’État étranger en exercice, au mépris de son immunité ».

Principe de réciprocité

Dénonçant un « sentiment de supériorité » des juges français, confinant aux préjugés néocolonialistes, le président congolais affirme espérer que les nombreux citoyens français vivant et travaillant dans son pays ne subissent pas le même traitement injuste, dont lui et ses proches sont victimes de la part de certains magistrats parisiens.

Sauf à considérer que le courrier est un faux grossier, son existence confère une certaine légitimité à l’enquête ouverte en France contre le numéro un congolais et les membres de sa famille : dirigeants étrangers poursuivis pour des délits présumés avoir été commis à l’étranger. En s’adressant  directement à un représentant de la justice française, le président Sassou-Nguesso accepte implicitement le bien-fondé de cette procédure, même si par ailleurs, le contenu de sa lettre énonce le contraire.

Au-delà de ses cris d’orfraie et de son indignation sincère, le dirigeant congolais aurait été mieux inspiré de dénier à l’appareil judiciaire et policier français toute légitimité, en refusant de se faire représenter devant ses instances. Car se défendre devant lui, même par l’office d’un avocat, revient implicitement à reconnaitre sa prééminence sur les juridictions nationales. Ce faisant, il prend le risque qu’à l’avenir, un jugement réputé contradictoire lui soit opposable.

Si j’étais le conseiller juridique du président Denis Sassou-Nguesso, je lui aurais suggéré deux choses. L’une : ignorer la procédure en se gardant de constituer un avocat. L’autre : engager immédiatement des poursuites judiciaires au Congo contre les juges français en charge du dossier, à l’instar du Rwanda de Paul Kagame. Cela s’appelle la réciprocité. En vérité, ce qui manque aux dirigeants africains, c’est une volonté de puissance.

Rappelons, à toutes fins utiles, que le président rwandais s’était élevé contre « l’arrogance » de la justice française après avoir été mis en cause par le juge Jean-Louis Bruguière pour son rôle présumé dans l’attentat commis en 1994 contre son prédécesseur, et qui a déclenché le génocide rwandais. En réponse à ces accusations, le Rwanda avait, de son côté, ouvert une enquête sur le rôle de 20 responsables français dans le génocide de 1994. Finalement, après plusieurs années de brouille, les relations entre les deux pays se sont apaisées. Depuis, Rwandais et Français ont resserré leurs liens.

Faux-amis, corbeaux au service des juges français

D’ailleurs, il est d’une cristalline limpidité que dans ce dossier, le président Denis Sassou-Nguesso et les membres de sa famille sont aux prises pas uniquement avec la justice française mais aussi avec leurs propres avocats et certains de leurs faux-amis tapis dans leur entourage. Les avocats, eux, voudraient faire durer le plaisir pour continuer de percevoir des honoraires rondelettes, et les faux-amis jouent les corbeaux au profit des juges français.

Pour ces derniers, l’enquête menée par les juges français constitue une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des membres du clan présidentiel. Donc, selon leur calcul mesquin, si ce dossier suit son cours, il limite la marge de manœuvre des membres influents du régime qui sont visés et les rend vulnérables devant toutes sortes de sollicitations.

Comme je le rapporte dans un ouvrage à paraître consacré à cette affaire et ses répercussions sur la montée du ressentiment de certains Africains à l’endroit de la France, si l’action judiciaire amène les Congolais à se diviser à nouveau, et replonge le pays dans l’instabilité, elle n’aura servi à rien. La priorité du Congo, c’est la paix et la stabilité, pas une cabale savamment orchestrée contre les dirigeants au prétexte de la lutte contre l’impunité. Le besoin de justice et la nécessité d’équité ne doivent pas servir de prétextes à la liquidation des institutions congolaises.

Personne ne dit que l’État congolais ne fait rien contre les prévaricateurs. Il suffit de faire un tour dans les tribunaux et cours de justice du pays pour se rendre compte de la sévérité des juges congolais contre les fonctionnaires et agents de l’État indélicats. On me rétorquera que ce ne sont que des menus fretins qui sont concernés, pas les gros poissons.

À cette objection, je réponds ceci : une lutte contre ceux qui dilapident les biens publics est effectivement menée, seulement, l’État congolais ne communique pas assez sur les mesures d’assainissement prises. Cela dissuaderait sans doute les juges français imbus des pires préjugés coloniaux de s’intéresser à d’hypothétiques faits délictuels supposément commis au Congo, un État souverain.

Redresseurs de tort non exempts de reproches

Pourtant en France, de nombreux hommes politiques ainsi que la plupart des journalistes, friands de dénonciation sans risque, montrent généralement une appétence à taper sur les chefs d’État africains, quand ce ne sont pas des juges parisiens qui suspectent certains d’entre eux de s’être enrichis grâce aux fruits de détournement de deniers publics. Comme le disait Pierre Péan, il suffit d’observer les agissements des magistrats français et de lire les articles de presse consacrés à cette affaire pour s’apercevoir de l’attitude méprisante, d’un mépris que l’on ne se permet qu’avec les dirigeants africains.

Vue d’Afrique, où malgré ses nombreux efforts le nom de la France reste étroitement associé « à la réalité de la tyrannie, de la corruption et de la brutalité », où elle avait habitué les gens à s’impliquer si profondément dans « la consolidation des républiques bananières et des présidences à vie », on estime que les juges français ne devraient pas se transformer en redresseurs de torts. De Bangui à Bamako, on se demande pourquoi ces magistrats se sont-ils crus obligés d’enquêter sur les présidents du Congo Brazzaville, de la Guinée équatoriale et du Tchad, pays souverains avec lesquels la France doit traiter d’égal à égal.

Il faut dire que sous les latitudes africaines, peu de gens admettent l’idée de la prétendue compétence universelle de la justice française. Pour les habitants de Malabo ou de N’Djamena, y compris les élites, les règles de droit en vigueur en France ne peuvent et ne doivent être appliquées que sur le territoire français. En tout cas, au sud du Sahara, on n’hésite pas à faire savoir qu’aucun organisme international n’a délivré un quelconque brevet de supériorité aux juges français par rapport à leurs homologues africains.

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