
Entre un exil forcé, le dénuement matériel le plus complet, en passant par la case prison, la plupart des anciens dirigeants africains sont abandonnés à leur triste sort, quand ils ne font pas l’objet d’accusations de toute sorte et de tracasseries diverses.
Abidjan, 5 mars 2025. Le président ghanéen, John Dramani Mahama, qui s’apprête à entamer le lendemain, une tournée chez les putschistes de l’Alliance des États du Sahel (AES), s’est arrêté dans la capitale ivoirienne pour s’entretenir avec son homologue Alassane Ouattara.
Sur le tapis rouge déroulé à l’occasion de cette visite « d’amitié et de travail », les deux chefs d’États n’ont pas manqué d’afficher, devant les caméras, une certaine proximité : accolades appuyées et éclats de rires ont précédé la poignée de main entre les deux hommes.
Preuve que ces signes d’attention ne sont que de façades et que John Dramani Mahama, revenu au pouvoir il y a trois mois à peine, n’avait que faire des marques d’affection du président ivoirien, et considérait les bénédictions de son homologue pour sa tournée auprès des États de l’AES comme de simples paroles en l’air, il s’est méthodiquement employé dès le lendemain à déployer une stratégie personnelle auprès des régimes sahéliens issus des coups d’États tant décriés.
Certes, on devait s’attendre à une autre attitude de la part du président de l’une des démocraties les plus fiables d’Afrique à l’égard des fossoyeurs de l’expérience démocratique de certains pays de la sous-région. Mais on aurait tort d’accuser cet homme de faire prévaloir un agenda personnel au détriment des « principes et objectifs communs », si on oublie qu’il revient de loin. Lui, qui a connu la solitude des anciens chefs d’États, les multiples péripéties consécutives à la traversée du désert, et les nombreuses vexations relatives à la perte du pouvoir.
Un sort peu enviable
Interrogez les anciens présidents africains tels que Alpha Condé, François Bozizé, Ali Bongo, Joseph Kabila, Laurent Gbagbo pour ne prendre que ces exemples, si leurs anciens courtisans, ceux qui usaient les langues à lécher leurs babouches continuent de les fréquenter ou si leurs faux-amis, qui écumaient leurs palais à la recherche d’affaires juteuses et d’opportunités commerciales, prennent encore la peine de s’enquérir de leurs situations, aussi bien morales que matérielles. Ils vous répondront par la négative.
Mieux, ils ne se lasseront pas de vous conter par le menu, l’attitude condescendante de leurs anciens homologues à leur égard. Comme si la vocation de tous les règnes n’est pas de connaître un jour un déclin. Inéluctable.
Même s’il est nullement question ici, à l’heure des troisièmes voire des quatrièmes mandats sur le continent, d’encourager les chefs d’États en place à s’accrocher indéfiniment à leur fauteuil, il faut reconnaître qu’on sera les premiers à revoir jugements et récriminations à l’endroit des dirigeants spécialistes de transgression des lois fondamentales pour se maintenir coûte que coûte au pouvoir – avec les fâcheuses conséquences qui surviennent parfois avec brutalité – si on savait ce qu’enduraient les anciens présidents.
Au-delà du fait qu’en Afrique, cela se passe souvent mal entre les présidents sortants et leurs successeurs, le sort réservé aux anciens chefs d’État est généralement peu enviable : ils ont le choix entre un exil forcé, le dénuement matériel le plus complet, en passant par la case prison. En tout cas, la plupart des anciens dirigeants africains ne savent plus à quel saint se vouer. Leurs téléphones ne sonnent plus que pour leurs proches ou pour des escrocs de tout poil qui essaient de leur soutirer un peu d’argent en leur faisant croire à des promesses mirifiques.
Traiter les anciens présidents de la République avec honneur et dignité
Pire, quand ils ont perdu le pouvoir – peu importe comment – les anciens présidents deviennent des pestiférés pour leurs anciens homologues, qui les évitent au téléphone et refusent de les recevoir, prétextant le risque d’incident diplomatique avec leurs pays d’origine. Même ceux qui sont souvent si prompts à professer les valeurs de solidarité et d’entraide sont les premiers à jouer aux abonnés absents.
Rares sont les présidents en exercice qui volent au secours de leurs anciens homologues. C’est l’exemple du président congolais, Denis Sassou Nguesso, qui a pris l’habitude d’offrir gites et couverts à ses anciens « amis et frères » comme les présidents africains aiment s’appeler. Sans doute parce qu’il a connu tour à tour le pouvoir, la traversée du désert, et à nouveau le pouvoir. Il sait, mieux que quiconque, les inconvénients de se retrouver simple citoyen après avoir occupé les plus hautes fonctions de l’État.
Or, il serait plus valorisant de traiter les anciens présidents de la République – même ceux qui ont perdu le pouvoir par un putsch – avec honneur et dignité pour éviter les tentations de présidence à vie. Cette exigence est d’autant plus attendue de la part des chefs d’États en fonction qu’ils sont les premiers à promouvoir les valeurs de fraternité africaine et qu’ils pourraient un jour ou l’autre se retrouver dans la même situation.
Résultats, sur le continent, les élections présidentielles génèrent autant de passes d’armes que de défiance entre les régimes en place et leur opposition, les chefs d’État en fonction reproduisent jusqu’à la caricature, la ténébreuse dramaturgie des autocraties inamovibles : mourir au pouvoir. Parfois, ils feignent de céder le pouvoir, mais en réalité c’est pour continuer à gouverner par procuration.