Trois ans après la mort d’Evgueni Prigojine, son fils Pavel a consolidé l’emprise du réseau Wagner en République centrafricaine, en préservant ses positions militaires et en étendant son influence économique. De l’exploitation de l’or au trafic de tramadol, la persistance de ce système pose la question du contrôle par Bangui de ses ressources stratégiques.
En août 2023, la mort d’Evgueni Prigojine, le fondateur du groupe paramilitaire Wagner, avait ouvert une période d’incertitude sur le devenir de son empire. À Moscou, les autorités ont saisi l’occasion pour reprendre en main une partie de ses activités, notamment en déployant l’Africa Corps, une organisation paramilitaire placée sous le contrôle direct du ministère russe de la défense.
En République centrafricaine, toutefois, le réseau Wagner a conservé une large part de ses positions. Selon une enquête du Wall Street Journal publiée le 17 octobre 2026, Pavel Prigojine, le fils de l’ancien chef de guerre, a réussi à préserver l’essentiel de cet héritage.
Là où son père avait bâti un système associant mercenariat, influence politique et exploitation des ressources naturelles, Pavel Prigojine s’emploie à maintenir, voire à étendre, les activités du groupe. Cette continuité ne relève pas seulement de la transmission d’un patrimoine familial. Elle témoigne de la persistance d’un réseau dont l’influence s’étend bien au-delà du domaine militaire, jusque dans les circuits économiques et les rapports de pouvoir centrafricains.
Les richesses centrafricaines au profit de l’héritier russe
Comme on l’a vu, après la mort de son père, Pavel Prigojine a consolidé les activités de Wagner en Centrafrique, tout en préservant ses relations avec les responsables politiques et sécuritaires locaux. Âgé de 28 ans, il a non seulement maintenu les opérations du groupe dans son principal bastion africain, mais aussi renforcé son emprise sur plusieurs sites miniers.
Depuis Bangui, il dispose ainsi, selon les informations rapportées par le Wall Street Journal, d’un réseau comptant environ 500 mercenaires. Celui-ci exerce notamment son influence sur plusieurs exploitations minières, dont celle de Ndassima, présentée comme la plus grande mine d’or du pays et dont les revenus annuels pourraient atteindre 250 millions de dollars.
Depuis la fin de 2019, le site de Ndassima est placé sous le contrôle de structures liées à Wagner, notamment par l’intermédiaire de la société Midas Ressources. L’objectif est d’y développer une exploitation aurifère industrielle et semi-industrielle à grande échelle. Une autre société associée au dispositif, Lobaye Invest, dirigée par Dmitri Sytyi, est également liée à l’exploitation de l’or et des diamants en Centrafrique. Elle fait l’objet de sanctions de la part de plusieurs États et de l’Union européenne.
Ce dispositif économique contribue au financement du réseau paramilitaire et à la pérennité de son implantation dans le pays. L’enjeu est donc autant politique qu’économique. En conservant une emprise sur l’exploitation de l’or et des diamants, Wagner ne se limite pas à une présence sécuritaire : il s’inscrit dans l’économie centrafricaine et exerce une influence sur des ressources stratégiques qui devraient relever de la maîtrise des autorités nationales.
La question de la souveraineté se pose alors dans toute son ampleur. Certes le pays a conservé ses institutions et ses attributs juridiques tout en voyant sa capacité à décider de l’exploitation de ses richesses considérablement réduite par Wagner.
Le tramadol, une autre source de financement
L’activité du réseau Wagner ne se limite pas aux ressources aurifères. Selon plusieurs enquêtes et informations rapportées par la presse, le groupe contrôle également une part importante du trafic de tramadol en République centrafricaine.
Cet opioïde, utilisé notamment comme antidouleur, provient d’Inde avant d’être acheminé vers la République démocratique du Congo, puis introduit en Centrafrique par le sud du pays et le long de la rivière Oubangui. Une fois sur le territoire centrafricain, sa distribution est, selon ces informations, contrôlée par des réseaux liés à Wagner.
Des postes de contrôle tenus par des membres du groupe permettent de réguler les déplacements des trafiquants. En contrepartie d’un passage sécurisé dans les zones sous leur influence, ces derniers sont tenus de verser des droits de passage. Ces informations confirment une autre dimension du système : la capacité d’un réseau paramilitaire à tirer profit de circuits clandestins en s’appuyant sur son contrôle territorial.
Le tramadol est par ailleurs susceptible de faire l’objet d’usages détournés et d’abus, tandis que son trafic peut alimenter des économies criminelles. Certaines organisations armées, dont Boko Haram, ont été associées à l’utilisation de substances de ce type.
Au-delà des revenus qu’il procure, un tel système contribue à renforcer la dépendance de certains circuits économiques à l’égard d’acteurs armés. Il fragilise ainsi davantage la capacité de l’État centrafricain à exercer son autorité sur l’ensemble du territoire et à lutter contre les économies illicites.
Les Centrafricains, premières victimes du système
Dans cette configuration, les populations centrafricaines sont les premières victimes. Si une part importante des revenus tirés de l’exploitation minière échappe au contrôle effectif des autorités nationales, les retombées économiques pour le pays et les communautés locales s’en trouvent limitées. Dans les zones minières, la présence d’hommes armés et les accusations de violences qui visent certains membres de ces réseaux aggravent les inquiétudes.
En juin 2025, une enquête de Jeune Afrique avait notamment révélé l’existence d’une chaîne Telegram sur laquelle des mercenaires russes diffusaient des images de violences commises au Mali. Les contenus rapportés faisaient état de tortures, de propos racistes et de mutilations, ainsi que d’actes d’une extrême brutalité attribués à certains combattants. Ces révélations illustrent la gravité des accusations portées contre des membres de réseaux paramilitaires russes opérant sur le continent.
Trois ans après la mort d’Evgueni Prigojine, son héritage demeure donc une réalité politique et économique en République centrafricaine. La disparition du fondateur n’a pas entraîné celle du système qu’il avait construit.
Derrière la continuité des réseaux militaires et économiques se dessine une question fondamentale : celle de la capacité de la Centrafrique à exercer une maîtrise effective sur ses ressources naturelles, à garantir que leur exploitation profite à sa population et à préserver son autonomie de décision.



