Depuis près de dix ans, le partenariat noué entre Bangui et le Kremlin s’est progressivement étendu aux sphères politique, économique et sécuritaire. La réorganisation de la présence russe dans le pays confirme l’emprise acquise par Moscou autour du pouvoir centrafricain.
Lorsque le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra se tourne vers Moscou en 2017, l’objectif est d’abord sécuritaire. Mais, en près d’une décennie, la présence russe s’est transformée en un véritable réseau autour du pouvoir centrafricain.
Dmitri Sytyi, ancien proche d’Evgueni Prigojine, chef du groupe paramilitaire Wagner décédé dans un accident d’avion le 23 août 2023, est devenu l’un des principaux interlocuteurs des autorités de Bangui. Son rôle dépasse largement le domaine de la sécurité : il est également associé à la communication politique et aux intérêts économiques russes.
Autour de lui gravitent d’autres figures issues de Wagner ou liées au dispositif russe, chargées des opérations militaires, de la protection rapprochée, du recrutement ou encore de la gestion d’entreprises et des exportations.
De Wagner à Africa Corps, Moscou est partout
Africa Corps n’a pas remis en cause cette architecture. Placée sous l’autorité du ministère russe de la défense, la structure cherche depuis 2025 à prendre le contrôle du dispositif de Wagner. Mais, après des mois de négociations, les deux groupes vont finalement conserver chacun une place en Centrafrique.
Les hommes de Sytyi garderont leurs activités sécuritaires et économiques, notamment dans le secteur minier, tandis qu’Africa Corps maintiendra un dispositif réduit à Bangui.
Cette coexistence s’explique en grande partie par des considérations budgétaires. Depuis mars 2025, le vice-ministre russe de la défense, Iounous-bek Evkourov, aurait réclamé à Bangui une mensualité de 15 millions de dollars pour les services d’Africa Corps. D’autres estimations évoquent une facture pouvant atteindre 20 millions de dollars par mois.
Pour la Centrafrique, une telle somme représente une charge considérable. La facture réclamée par Africa Corps aurait notamment contribué aux réticences du président Touadéra. Ce dernier redoutait également que l’éventuel départ de Wagner ne fragilise le dispositif de sécurité autour de son pouvoir.
Plutôt que de remplacer brutalement Wagner par Africa Corps et d’assumer seul cette nouvelle facture, Bangui a donc privilégié un compromis : Wagner restera en Centrafrique, tandis qu’Africa Corps conservera un dispositif plus réduit. Les deux structures devront désormais cohabiter et se coordonner.
Le compromis russe se paie en ressources
Cette coexistence prend une dimension économique. Si Africa Corps entend désormais faire payer directement sa présence à Bangui, Wagner conserve les activités économiques qui ont longtemps permis de financer son implantation en Centrafrique.
L’or et le bois occupent une place centrale dans ce dispositif. La mine de Ndassima en est le symbole le plus évident. Les réseaux russes y ont développé des activités minières et commerciales, parallèlement à leur implication dans d’autres secteurs.
Le compromis permet donc à Moscou de préserver deux modèles complémentaires en Centrafrique : Africa Corps pour institutionnaliser la présence militaire russe, et Wagner pour conserver ses réseaux économiques.
La logique est brutale : la protection russe peut être facturée en dollars, mais elle peut aussi se payer en ressources. Tandis que Wagner sécurise ses activités économiques et minières, Africa Corps obtient une place officielle dans le dispositif sécuritaire de l’État.
L’appétit russe ne s’arrête pas aux ressources déjà exploitées. Moscou s’intéresse également au potentiel uranifère de Bakouma.
Le sujet de la coopération nucléaire et de l’exploitation de ce gisement a été évoqué lors de la rencontre entre le président Touadéra et Vladimir Poutine à Moscou, en mars 2026.
Le site était auparavant associé au groupe français Orano, qui avait renoncé à son exploitation en raison notamment de coûts d’extraction élevés.
Pour la Russie, l’enjeu dépasse donc largement la sécurité de Bangui. Après l’or et le bois, l’uranium ouvre la perspective d’un accès à une ressource stratégique directement liée aux ambitions énergétiques et nucléaires de Moscou.
Deux structures russes, un même système
Le passage de Wagner à Africa Corps ne correspond donc pas à un retrait russe. Il ressemble davantage à une réorganisation imposée par Moscou, puis adaptée aux réalités financières et politiques de Bangui.
Conseillers, responsables militaires, gardes du corps, intermédiaires économiques, propagandistes et gestionnaires d’entreprises russes se sont installés au fil des années autour du pouvoir centrafricain. Aujourd’hui, Wagner et Africa Corps vont même continuer à coexister, chacun avec ses fonctions et ses intérêts.
Pour Moscou, l’arrangement est avantageux. La Russie conserve ainsi l’essentiel : une présence sécuritaire au cœur du pouvoir centrafricain et un accès aux ressources du pays. Les hommes changent d’uniforme, les structures se réorganisent, mais Moscou reste présent à tous les étages.
La Centrafrique n’est donc plus seulement un partenaire sécuritaire de la Russie. Elle est devenue, pour Moscou, un espace où protection militaire, influence politique et exploitation des ressources coexistent.
Abel Ndembassa-Keté, chercheur et analyste politique



