Alors que Moscou tente de restructurer sa présence sécuritaire en Afrique autour d’Africa Corps, les réseaux liés à Wagner multiplient en Centrafrique les campagnes alarmistes sur de supposées menaces contre le régime de Faustin-Archange Touadéra. Une stratégie qui, selon plusieurs observateurs, vise moins à protéger le pouvoir qu’à préserver l’influence acquise par les mercenaires russes au cœur de l’appareil sécuritaire centrafricain et à retarder l’arrivée d’un concurrent.
Longtemps rodés aux campagnes de désinformation visant l’opposition centrafricaine, la société civile ou encore la France, les réseaux liés au groupe paramilitaire russe Wagner semblent aujourd’hui mobiliser les mêmes méthodes à destination d’une cible plus inattendue : les cercles du pouvoir eux-mêmes.
Selon plusieurs observateurs de la vie politique centrafricaine, l’expertise développée par les mercenaires russes dans la diffusion de rumeurs, la manipulation des perceptions et l’organisation de campagnes hostiles sert désormais à entretenir les fantasmes sécuritaires et à nourrir les inquiétudes des principaux responsables de l’État. Une stratégie qui contribue à renforcer leur influence dans un contexte marqué par les recompositions en cours du dispositif russe sur le continent africain.
Même mécanisme que pour la campagne contre les Américains
Depuis plusieurs semaines, de folles rumeurs circulent ainsi à Bangui autour d’une prétendue tentative de déstabilisation du régime de Faustin-Archange Touadéra. Dans les milieux politiques comme sur les réseaux sociaux, les récits évoquant un complot contre les institutions se multiplient, sans qu’aucun élément tangible n’ait été rendu public pour les étayer.
Cette séquence n’est pas sans rappeler la campagne menée contre les États-Unis lorsque Bangui explorait la possibilité d’une coopération sécuritaire avec la société américaine Bancroft Global Development. À l’époque déjà, de multiples accusations avaient été relayées afin de présenter les initiatives américaines comme une menace directe pour la stabilité du pays et pour les intérêts du pouvoir en place.
Selon plusieurs sources concordantes, les mêmes mécanismes seraient à l’œuvre. Après avoir contribué à alimenter les inquiétudes autour d’un hypothétique projet de déstabilisation, des proches de Wagner auraient recommandé aux autorités de renforcer le dispositif sécuritaire autour de Bangui ainsi que des principaux centres de décision. Une telle démarche a favorisé l’installation d’un climat de suspicion au sein même des institutions et de l’appareil d’État.
Tous les moyens sont bons pour empêcher l’arrivée d’Africa Corps
Dans ce contexte, certains experts s’interrogent également sur l’ouverture récente par le parquet de Bangui d’une enquête portant sur une supposée atteinte à la sûreté de l’État visant les habituelles têtes de turcs de Wagner, en premier lieu Karim Meckassoua. Compte tenu de la proximité régulièrement évoquée entre certains responsables judiciaires et les réseaux russes présents dans le pays, plusieurs sources estiment qu’il n’est pas exclu que cette initiative ait été encouragée par des acteurs liés à Wagner.
Derrière cette agitation sécuritaire se dessine un objectif plus stratégique. Les hommes de Wagner cherchent avant tout à empêcher, ou du moins à retarder, l’installation effective d’Africa Corps, la nouvelle structure créée par Moscou pour reprendre progressivement le contrôle des opérations extérieures autrefois pilotées par le groupe fondé par Evgueni Prigojine.
Pour les réseaux encore liés à Wagner en Centrafrique, l’enjeu est considérable. L’arrivée d’Africa Corps pourrait rebattre les cartes de l’influence russe dans le pays et réduire l’autonomie dont bénéficient actuellement certains responsables installés au cœur de l’appareil sécuritaire centrafricain. Les enjeux économiques, notamment l’exploitation des ressources du pays, sont énormes.
Cette bataille d’influence se traduit déjà par les interventions de Wagner dans les arbitrages gouvernementaux. Plusieurs sources à Bangui affirment ainsi que les conseillers russes ont plaidé en faveur du maintien de l’actuel ministre de la défense Rameaux Biro et soutenu la nomination de l’ancien directeur général de la police, Bienvenu Zokoué, à la tête du ministère de la sécurité publique.
À mesure que leur empreinte s’étend sur les institutions, les frontières entre assistance sécuritaire, influence politique et intervention dans les affaires de l’État paraissent de plus en plus floues. Pour certains observateurs, la question n’est plus de savoir si les réseaux de Wagner influencent les décisions stratégiques du pouvoir centrafricain, mais jusqu’où cette influence peut encore s’étendre.
Dans les cercles politiques de Bangui, certains n’hésitent plus à formuler une inquiétude devenue récurrente : à force de placer leurs hommes dans les rouages de l’appareil d’État, les héritiers de Wagner pourraient un jour être tentés de choisir eux-mêmes celui qui occupera le fauteuil présidentiel.



