Enquête exclusive – En Côte d’Ivoire, qui arrêtera le groupe Mitrelli et ses pratiques mafieuses ?

Depuis mars 2018 et l’arrivée du groupe Mitrelli sur le marché ivoirien, les services fiscaux et une vingtaine d’entreprises locales ont été victimes des agissements controversés de ses dirigeants. Plongée exclusive dans un monde de dissimulation, de faux et usage de faux.

Certains observateurs avaient voulu voir dans la signature, le 13 avril 2020, entre le ministère ivoirien de l’Hydraulique et la société Mitrelli, à travers Owini, sa filiale spécialisée dans l’eau, d’un contrat de 98,3 milliards de F CFA (149 millions d’euros) pour des travaux d’extension de l’alimentation en eau potable du pays, une volonté du groupe israélien de se développer en Afrique de l’Ouest.

Le projet, destiné à approvisionner au moins 95 sous-préfectures de Côte d’Ivoire, comprenant la construction de châteaux d’eau et de réseaux de distribution, permettait ainsi au groupe Mitrelli de sortir d’Angola, sa terre de prédilection, pour s’installer dans un autre pays africain. En tout cas, cela faisait deux ans que Mitrelli Côte d’Ivoire avait été créée.

D’actionnaire unique et administrateur général à chauffeur chez Mitrelli Côte d’Ivoire

En revanche, ce que les observateurs ignoraient, c’est que l’arrivée du groupe Mitrelli sur le marché ivoirien était entachée de pratiques pour le moins douteuses. D’après ses statuts, signés le 29 mars 2018 que Le Courrier Panafricain a obtenu une copie, Mitrelli Côte d’Ivoire SA a été créée par un certain Sibiri Solo, son actionnaire unique.

Le problème, c’est que ce dernier, qui a également accepté les fonctions d’administrateur général de la société pour trois ans, exerce comme un simple chauffeur chez Mitrelli Côte d’Ivoire, dont le capital social déclaré est de 10 millions de F CFA (15 mille euros). Autrement dit, c’est ce modeste chauffeur qui possédait la filiale ivoirienne du groupe. Question : où pouvait-il trouver le montant nécessaire à la constitution du capital social ?

Pourtant, dans une « déclaration de transfert d’actions nominatives » que nous avons consulté, Mitrelli International Ltd, société constituée selon les lois des Iles vierges britanniques, dont le siège social se trouve à Tortola, reconnait être propriétaire exclusive des 1000 actions de Mitrelli Côte d’Ivoire SA, lesquelles ont été transférées à Mitrelli Group Swiss AG, société de droit suisse.

Deuxième anomalie, la « déclaration de transfert d’actions nominatives » a été signée à Zurich, en Suisse, le 25 mai 2021, par Pestana Goncalves Humberto Jorge, qui a accepté, le 20 février 2021, d’être administrateur général de Mitrelli Côte d’Ivoire SA en lieu et place de Sibiri Solo. C’est ce même personnage qui a signé la convention de cession d’actions entre Mitrelli International Ltd et Mitrelli Group Swiss AG, représentée par Oren Chaluzi.

Autre incongruité, ce même 20 février 2021, Sibiri Solo a convoqué Mitrelli International Ltd, en sa qualité d’actionnaire unique de Mitrelli Côte d’Ivoire en assemblée générale, qui devait se tenir le 1er mars. Entre autres points inscrits à l’ordre du jour : « prise d’acte de la démission de Sibiri Solo de ses fonctions d’administrateur général » de Mitrelli Côte d’Ivoire SA ; « nomination d’un nouvel administrateur général » ; « pouvoir de signature sur les comptes bancaires de la société ».

Contacté, le nommé Sibiri Solo, n’a pu répondre à nos questions, si ce n’est de nous proposer de parler à un de ses supérieurs. Ce dernier a eu du mal a expliqué comment il s’est retrouvé signataire des statuts de Mitrelli Côte d’Ivoire SA. Parmi les principaux dirigeants du groupe Mitrelli que nous avons sollicité, seule Eva Peled a donné suite.

« Nos services compétents vous répondront en temps voulu. Étant donné que cette affaire est actuellement en cours de procès, nous nous abstiendrons de tout commentaire pour le moment, laissant à la justice ivoirienne le soin de rétablir la vérité », a-t-elle écrit, précisant être « venue en Côte d’Ivoire pour mettre en place des projets ayant un impact positif sur les populations ».

Nombreuses plaintes de sous-traitants et menaces  

 L’on se souvient que la société HSLI, une autre entité appartenant au groupe Mitrelli, spécialisée dans les systèmes d’information et de sécurité, avait fait l’objet d’accusations de manque de transparence dans l’obtention et l’exécution de certains contrats de surveillance maritime et terrestre, notamment en Haïti ainsi qu’au Nigeria.

On l’a vu, pour la création de sa filiale ivoirienne, le groupe israélien a eu recours à un prête-nom local, probablement pour contourner les règles fiscales du pays. Donc, rien d’étonnant que Mitrelli et ses filiales, dont les dirigeants sont capables d’une telle dissimulation, soient visées par les nombreuses plaintes de ses sous-traitants ivoiriens.

En d’autres termes, contrairement à sa communication publique – vantant une philosophie mêlant investissement et philanthropie – le groupe Mitrelli et ses filiales menacent plutôt l’ordre économique national dans les pays où ils sont implantés.

Comme nous l’avons révélé début 2025, la société Promed international, l’une des filiales du groupe Mitrelli en Côte d’Ivoire, refuse obstinément d’honorer les factures d’une vingtaine de sous-traitants ayant construit les établissements sanitaires de premier secours (ESPC).

C’est particulièrement le cas de la société Rochel BTP, dont les factures peinent à être réglées, et qui a assigné le groupe Mitrelli devant le Pôle pénal économique d’Abidjan pour réclamer la somme de 446 millions de FCFA au titre de factures non honorées et quelques 500 millions de FCFA pour des dommages et intérêts. Dans la plainte que nous avons consultée, il est reproché à la filiale du groupe Mitrelli de « passer des contrats en réduisant les montants des marchés ; avec de la surfacturation auprès de l’État de Côte d’Ivoire ».

Informés de l’existence de ces plaintes, les dirigeants des filiales locales du groupe Mitrelli multiplient les promesses et manœuvres dilatoires. Pire, ils auraient menacé d’utiliser leurs réseaux ainsi que leur puissance financière pour anéantir Éraste Aké Beugré, gérant de la société Rochel BTP, accusé de parler à la presse.

Dans ces conditions, les autorités ivoiriennes, qui ont été saisies par les gérants des sociétés sous-traitantes flouées, devaient sérieusement se pencher sur les agissements du groupe israélien sur le marché local, à moins d’être complices. En tout cas, notre enquête se poursuit, et d’autres révélations sur les pratiques mafieuses du groupe Mitrelli suivront.

 

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