Guerre en Iran : le silence de l’Afrique confirme son statut de périphérie du monde ?

Alors que l’Europe tergiverse, que la Chine et la Russie ont condamné l’opération militaire des États-Unis et d’Israël contre l’Iran sans lever le petit doigt pour l’aider, que l’Amérique latine a exprimé une solidarité de façade à l’oncle Sam, l’Afrique, elle, est restée en retrait, comme un spectateur distant d’un drame qui, pourtant, la concerne au premier chef. Adrien Poussou

En plus de s’inscrire dans une longue série d’actions unilatérales qui érodent les fondements du droit international, l’attaque menée contre l’Iran par Israël et les États-Unis est le révélateur des failles de l’Afrique. C’est la preuve que cette action combinée de Tel-Aviv et de Washington, conduite sans mandat du Conseil de sécurité des Nations unies et sous le couvert d’une « légitime défense anticipée » que rien ne justifie, n’ébranle pas que le Moyen-Orient. Elle met aussi en lumière, avec une clarté dérangeante, l’insignifiance persistante du continent sur la scène globale.

En clair, il faut regretter que face à cette escalade qui menace la stabilité mondiale, le continent africain s’est muré dans un silence assourdissant ou, pire, a adopté la position de la plupart des pays occidentaux, trahissant ainsi ses propres intérêts. C’est une attitude qui confine à l’autodestruction.

Car l’Afrique subira de plein fouet la perturbation des routes commerciales, l’augmentation du prix des hydrocarbures en raison de la fermeture du détroit d’Ormuz par où transite 20 % du pétrole mondial et la hausse du prix des denrées alimentaires. Surtout la partie subsaharienne du continent, qui a déjà été frappée par une inflation sévère due à la pandémie de Covid-19 et les effets de la guerre en Ukraine.

Division profonde 

Inutile de rappeler que les réactions timorées – pour ne pas dire plus – du continent se manifestent sous deux formes principales, révélant une division profonde qui mine toute prétention à une position unitaire. D’un côté, une grande majorité des pays africains observe un mutisme déroutant, un silence qui illustre leur déni face à une agression d’une ampleur exceptionnelle. L’Union africaine (UA) censée incarner l’unité continentale s’est contentée de publier un communiqué laconique appelant à la « retenue toutes les parties » sans nommer les agresseurs ni exiger le respect du droit international.

De l’autre, un nombre significatif d’États – souvent ceux entretenant d’excellents rapports avec l’Union européenne et les États-Unis comme le Maroc ou le Kenya – n’ont pas hésité à épouser la position majoritaire en Occident, en condamnant avec zèle la riposte iranienne contre les pays du Golfe. Ces pays africains, qui se sont empressés de dénoncer les « actes de terrorisme » de Téhéran, oublient commodément que l’étincelle initiale provient d’une violation flagrante de la souveraineté de l’Iran par Israël et les États-Unis.

Ce qui étonne, c’est que dans le lot des nations silencieuses, figurent les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) – le Niger, le Mali et le Burkina Faso –, qui nous ont habitués avec leur posture souverainiste. Il faut souligner que ces régimes, qui n’ont cessé de bomber le torse face aux puissances occidentales, se sont contentés d’adresser de simples messages de condoléances à l’Iran. Alors qu’ils ont tous expulsé les soldats français de leurs territoires, dénonçant l’impérialisme de Paris à longueur de déclarations tonitruantes et nouant des alliances avec Moscou, Pékin et Téhéran, l’un de leurs alliés précieux qui leur fournit armes et soutien économique.

Silence assourdissant des néo-souverainistes 

Curieusement, même le chef de la junte nigérienne, le général Abdourahamane Tiani, qui a promis récemment de « rugir » et de cracher le feu contre Emmanuel Macron, Alassane Ouattara et Patrice Talon après l’attaque djihadiste qui a visé l’aéroport de Niamey, en décembre 2025, donne aujourd’hui l’impression de chercher à se faire oublier. Ses discours enflammés sur la « souveraineté retrouvée » de son pays semblent s’être évaporés, remplacés par une prudence calculée qui frise la couardise.

La même attitude est observée du côté de Bamako et Ouagadougou. Assimi Goïta et Ibrahim Traoré, néo-souverainistes de pacotille, qui paradaient à côté des drones iraniens ont perdu leur langue. Eux, qui entretenaient des liens amicaux forts avec Téhéran, et qui ont signé des accords de coopération militaire en 2024 et 2025 avec l’Iran – lesquels incluent la livraison de drones Shahed ainsi que des armes lourdes pour lutter contre les djihadistes – se gardent de condamner l’agression dont est victime leur partenaire.

On ne peut s’empêcher de s’interroger si l’arrestation de Nicolás Maduro par les Yankees a créé un traumatisme chez eux. Les chefs de ces juntes sahéliennes craignent-ils de subir un sort similaire à celui du président vénézuélien ? Peut-être. Cependant, cette peur révèle surtout leur hypocrisie : le souverainisme qu’ils affichent n’est que factice. C’est un simple procédé rhétorique pour consolider leur pouvoir au détriment des peuples.

L’Afrique a tout à perdre dans un monde où prévaudrait la loi du plus fort

Au-delà, il faut reconnaître qu’aucun chef d’État africain ne veut risquer sa peau pour mécontenter Donald Trump, qui n’hésite pas à larguer ses bombes sur ceux dont les têtes lui déplaisent ou à brandir la menace de sanctions économiques contre certains pays. À l’évidence, les dirigeants africains préfèrent se taire plutôt que de s’opposer à ce chérif des temps nouveaux.

La servilité des responsables africains est d’autant plus frappante que l’Afrique a tout à perdre dans un monde où prévaudrait la loi du plus fort. Or, tous nos leaders ont du mal à désigner Tel-Aviv et Washington comme des acteurs qui s’emploient à enfoncer le dernier clou sur le cercueil du droit international. Ils évitent soigneusement de nommer les choses et de reconnaître publiquement que cette guerre est une agression unilatérale, une violation de la Charte des Nations unies.

Comme l’a noté timidement l’Afrique du Sud – l’un des rares pays africains à exprimer une critique contre cette action –, l’article 51 de la Charte des Nations unies, qui consacre le droit à la légitime défense, ne prévoit nullement une « légitime défense anticipée ». Il s’agit là encore d’un concept fumeux forgé à la va-vite par Israël et les États-Unis pour justifier les frappes dites préventives contre l’Iran. C’est même une invention dangereuse qui ouvre la porte à l’arbitraire. En vérité, lorsqu’un pays se lève sans un mandat du Conseil de sécurité, bombarde un autre État souverain et tue ses dirigeants légitimes, on est devant le triomphe de la loi de la jungle.

Éviter de créer un précédent fâcheux 

Car ce n’est pas avec des bombes qu’on peut apporter le bonheur aux Iraniens. Bien au contraire, on ne leur apporte que la souffrance, la désolation et la mort. Les images de civils ensevelis sous les décombres dans les villes de Natanz et d’Ispahan ou des familles brisées par des frappes qui ratent leur cible, rappellent les exemples où à la place des vallées ensoleillées de la démocratie promises par les Américains, certains peuples, Irakiens, Libyens, Syriens, se sont retrouvés avec d’atroces guerres civiles.

Il ne fait l’ombre d’aucun doute que cette séquence iranienne laissera forcément des traces en l’Afrique. Voilà pourquoi, plutôt que de rester en marge, le continent devrait être au cœur du débat parce qu’il possède les ressources indispensables à l’économie digitalisée de notre monde. Le cobalt de République démocratique du Congo (RDC), le lithium du Zimbabwe, les terres rares d’Afrique du Sud pour ne prendre que ces exemples, devraient servir d’arguments à l’Afrique pour exprimer une position sans ambiguïté. Non pas pour prendre la défense de l’Iran – dont le régime est critiquable sur bien des plans –, mais pour anticiper et prévenir tous ceux qui seront tentés de capter ses richesses par les bombes.

Enfin, à supposer que demain, sous un prétexte ou un autre, une puissance étrangère largue ses bombes sur les mines de cobalt de la RDC pour, dit-elle, « neutraliser » l’influence chinoise, et que des drones américains visent des installations minières du Ghana, au motif qu’elles serviraient les intérêts de la Turquie ou la Russie, le silence actuel de l’Afrique sur la situation en Iran aura créé un précédent dangereux. Il est temps que le continent sorte de sa torpeur pour affirmer une position indépendante et protéger ses intérêts vitaux. Sinon, les bombes qui tombent en ce moment à Téhéran pourraient demain viser Kinshasa ou Pretoria.

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