En cette Journée internationale de la démocratie, célébrée chaque 15 septembre, le tableau dressé par les observateurs de la vie démocratique mondiale est loin d’être rassurant. Dans son dernier rapport, l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale constate un recul des libertés dans de nombreuses régions du monde, y compris au sein de démocraties longtemps considérées comme solidement établies. Une dégradation qui nourrit les inquiétudes sur l’avenir de l’État de droit et des libertés publiques.
Plus inquiétant encore, cette dégradation s’inscrit dans une tendance planétaire qui touche jusqu’aux nations où la démocratie semblait pourtant durablement consolidée.
« La démocratie s’est affaiblie dans le monde entier, la plupart des pays ayant vu leurs performances décliner, tandis que la liberté de la presse subissait sa plus grande régression depuis cinquante ans. […] Cette détérioration s’inscrit dans une tendance mondiale de menace pour la démocratie, 54 % des pays ayant enregistré, en 2024, une baisse d’au moins un indicateur clé de performance démocratique comparativement à cinq ans auparavant. »
Ce baromètre n’est guère surprenant. En revanche, son ampleur est préoccupante et emblématique de l’ère de glaciation des libertés et des droits humains dans laquelle est entré le monde contemporain.
Nous sommes bien loin de l’optimisme de Francis Fukuyama et de son ouvrage au retentissement planétaire, La Fin de l’histoire et le dernier Homme. L’universitaire américain, porté par l’euphorie consécutive à l’effondrement du communisme soviétique et au triomphe de la pensée libérale, estimait alors que l’humanité était parvenue au terme de sa longue odyssée dans la quête du système politique idéal permettant sa réalisation plénière.
Son enthousiasme était d’autant plus grand que, dans le même temps, l’innovation technologique se traduisait notamment par l’avènement des « autoroutes de l’information » chères au vice-président américain Al Gore, qui occupa cette fonction de 1993 à 2001.
Net recul de la pratique démocratique
En ce 15 septembre 2026, Journée internationale de la démocratie, force est de constater que nous sommes fort éloignés de ces lendemains qui chantent qu’avaient espérés les peuples durant les deux dernières décennies du XXᵉ siècle.
L’originalité et la gravité de la situation actuelle tiennent au fait que ce n’est plus seulement dans les États considérés comme des dictatures ou dans les États faillis que la démocratie recule. Elle recule également dans des États qui furent, pendant des décennies, à l’avant-garde de la sanctuarisation des libertés individuelles et collectives.
Cette dérive, on peut en situer un tournant majeur aux attentats du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles du World Trade Center, à New York. Les États-Unis d’Amérique, meurtris en plein cœur, adoptent alors une nouvelle classification des régimes autour de la notion d’« axe du mal ».
Cette nouvelle architecture de la respectabilité des États n’a plus pour principal critère le respect de l’État de droit, mais la fidélité et la loyauté aux États-Unis. Or, à la fin des années 1980, de manière générale dans les États occidentaux, l’aide au développement, par exemple, était davantage subordonnée au respect des libertés démocratiques.
Ce principe s’est progressivement érodé et semble atteindre un nouveau point culminant sous le second mandat du président américain Donald Trump. Au sein même des États-Unis, le locataire de la Maison-Blanche n’a de cesse de porter des coups de boutoir aux libertés, y compris à celles consacrées par les pères fondateurs et constitutives du vivre-ensemble américain.
Dans cette croisade autocratique, il dispose de précieux alliés en Amérique latine et peut compter sur Vladimir Poutine, le maître du Kremlin, qui a foulé allègrement aux pieds la Charte des Nations unies en déclenchant une guerre d’agression contre l’État souverain d’Ukraine.
L’Europe, l’exception…
Dans ce recul des libertés démocratiques, l’Europe demeure l’une des exceptions à l’échelle de la planète, en dépit des offensives des formations politiques d’extrême droite qui ne font pas mystère de leur volonté, une fois au pouvoir, de remettre en cause certains acquis démocratiques ayant fait de la construction européenne un espace de civilisation singulier.
L’exception européenne n’est toutefois pas synonyme d’immunité.
La montée des mouvements populistes et des forces politiques contestant certains fondements de l’État de droit rappelle que les acquis démocratiques ne sont jamais définitivement garantis.
L’Afrique, la règle
L’Afrique, quant à elle, n’a pas attendu l’élection ou la réélection de Donald Trump pour remettre en cause, dans nombre de ses États, les acquis du « printemps des libertés » des années 1990.
Les coups d’État que l’on croyait à jamais relégués aux oubliettes de l’histoire sont de retour, à tel point qu’il ne se passe quasiment pas un trimestre sans que ne résonnent, ici ou là, des bruits de bottes.
Les alternances politiques par voie électorale sont désormais l’exception. Tant et si bien que la démocratie représentative a été quasiment vidée de sa substance pour faire place à une démocratie procédurale, purement formelle, dénuée de véritable perspective de transformation sociale et d’amélioration des conditions de vie des citoyens.
Dans cette atmosphère qui ne cesse de s’assombrir, de nombreux Africains en viennent même à considérer la démocratie comme inutile. Un discours que relaient, non sans démagogie, certains régimes proches de Moscou au sein de la nouvelle Alliance des États du Sahel.
Une jeunesse qui refuse de renoncer
Il existe cependant des lueurs d’optimisme et d’espoir. La récente Déclaration d’Accra du Parlement panafricain des jeunes pour la démocratie en constitue une illustration.
Réunis du 3 au 5 août 2026 dans la capitale ghanéenne, à l’initiative de la Fondation de l’innovation pour la démocratie, les participants ont placé au cœur de leurs échanges plusieurs enjeux qui constituent les piliers d’un État de droit et d’une société démocratique : paix, sécurité et cohésion sociale, développement humain et prospérité partagée, innovation, durabilité et avenir de l’Afrique.
Au regard du tableau qui précède, et au-delà de la jeunesse africaine, l’Appel d’Accra résonne d’une tonalité plus opportune que jamais : « La présente Déclaration exprime notre voix collective, nos aspirations communes et notre engagement à contribuer à l’émergence d’une Afrique démocratique, pacifique, prospère, durable et unie. »
En cette Journée internationale de la démocratie, le message mérite d’être entendu. Car la démocratie n’est pas un acquis que l’on célèbre une fois par an avant de le ranger au placard. Elle est une construction permanente, fragile, exigeante, qui suppose des institutions solides, une presse libre, une justice indépendante et, surtout, des citoyens capables de défendre leurs libertés lorsque celles-ci commencent à vaciller.
Le ciel démocratique est chargé de nuages. Mais tant que subsisteront des citoyens, des journalistes, des organisations et surtout une jeunesse décidée à défendre la liberté, l’orage n’aura pas encore gagné.



