La nomination d’une Première ministre au Maroc rappelle que l’Afrique n’a pas attendu l’Occident pour faire confiance aux femmes

La coprésidente du Parti authenticité et modernité (PAM), Fatima Ezzahra El Mansouri, prend la tête du gouvernement marocain une semaine après les législatives du 23 septembre. Cette nomination marque une rupture dans l’histoire politique du royaume et s’inscrit aussi dans une trajectoire africaine plus ancienne, où des femmes ont accédé aux plus hautes fonctions de l’État bien avant que plusieurs démocraties occidentales ne leur ouvrent les portes du pouvoir exécutif.

Le Maroc vient de franchir une frontière symbolique. Le roi Mohammed VI a nommé, mardi 29 septembre, Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement et l’a chargée de former la nouvelle équipe ministérielle. Elle devient ainsi la première femme à diriger l’exécutif marocain. Sa nomination intervient quelques jours après les élections législatives du 23 septembre, remportées par le PAM, qu’elle codirige.

L’événement mérite d’être regardé au-delà du Maroc, car il rappelle une réalité souvent oubliée dans le récit dominant sur la place des femmes dans la vie publique : l’Afrique n’a pas attendu les pays dits « développés » pour confier à des femmes des responsabilités au sommet de l’État.

L’Afrique, à l’avant-garde

Sur le continent africain, la première femme à diriger un gouvernement s’appelait Élisabeth Domitien. En janvier 1975, la Centrafricaine devient première ministre, plus de quatre ans avant l’arrivée de Margaret Thatcher à Downing Street. Elle exercera ses fonctions pendant un peu plus d’un an.

Ce précédent est important, car il bouscule une représentation encore tenace : celle d’une Afrique supposée toujours en retard sur les sociétés occidentales en matière d’émancipation politique des femmes.

Au moment où Élisabeth Domitien entre à la primature, à Bangui, la France n’a encore jamais eu de femme à Matignon. Il faudra attendre 1991 pour que le président François Mitterrand nomme Édith Cresson première ministre. Seize années séparent donc l’expérience centrafricaine de l’accession d’une femme à la tête du gouvernement français.

Ce simple décalage chronologique suffit à remettre en perspective certaines certitudes. L’histoire politique africaine ne se résume pas à celle d’un continent qui aurait progressivement adopté, avec retard, les modèles institutionnels venus d’Europe.

Avant Élisabeth Domitien, comme après elle, les sociétés africaines ont connu des femmes investies d’une autorité politique, économique, sociale ou communautaire. Et le mouvement ne s’est pas arrêté aux frontières de la Centrafrique.

De Joyce Banda à Fatima Ezzahra El Mansouri

Le Malawi fournit un autre exemple remarquable. En 2012, Joyce Banda devient présidente de la République à la suite du décès du président Bingu wa Mutharika. Elle est alors la première femme à accéder à la présidence du Malawi et la première cheffe d’État d’Afrique australe. Avant elle, Ellen Johnson Sirleaf avait été élue à la tête du Liberia en novembre 2005.

En Namibie, la présidente Netumbo Nandi-Ndaitwah, investie en mars 2025, et sa ministre des Finances, Ericah Shafudah, sont unanimement saluées pour leur gestion rigoureuse des deniers de l’État. En octobre 2025, quelques mois seulement après leur arrivée au pouvoir, le pays a remboursé en une seule journée l’intégralité d’un emprunt de 750 millions de dollars contracté en 2015.

Ces exemples ne signifient évidemment pas que la parité soit désormais acquise sur le continent. De nombreux pays africains reconnaissent la persistance d’une sous-représentation des femmes aux plus hauts postes de décision.

C’est ce qui rend intéressante la nomination de la nouvelle première ministre marocaine. Sa désignation par le roi Mohammed VI n’est pas la preuve que la question de l’égalité politique soit réglée au Maroc. Elle montre plutôt qu’un autre verrou vient de céder.

La nouvelle cheffe du gouvernement n’arrive d’ailleurs pas de nulle part. À 50 ans, elle dispose déjà d’une solide expérience politique et exécutive. Maire de Marrakech, elle a également été ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Urbanisme. Elle s’est notamment retrouvée en première ligne après le séisme de septembre 2023, qui a durement frappé la région.

Son parcours est aussi révélateur des particularités du système politique marocain. Juriste de formation, issue d’un milieu proche des cercles du pouvoir, elle a progressivement gravi les échelons du PAM avant d’intégrer sa direction collégiale. Son accession à la primature est donc à la fois une avancée symbolique pour les femmes et le résultat d’un parcours politique inscrit dans les équilibres propres au royaume.

Une nomination qui oblige à regarder autrement l’histoire politique africaine

Il serait toutefois réducteur de ne voir dans la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri qu’une victoire de la représentation féminine. Elle intervient dans un contexte politique particulier.

Le PAM, arrivé en tête des législatives, ne dispose pas de la majorité absolue et devra trouver des partenaires pour former le gouvernement. La nouvelle première ministre aura en outre à s’attaquer à des dossiers lourds : pouvoir d’achat, chômage, services publics et préparation de la Coupe du monde de football de 2030, organisée conjointement par le Maroc, l’Espagne et le Portugal.

Son passage à la tête du gouvernement sera jugé sur ses résultats politiques, économiques et sociaux, et non sur son seul statut de première femme à occuper le poste.

Mais il serait tout aussi dommage de réduire cette nomination à une simple anecdote institutionnelle, car chaque fois qu’en Afrique une femme accède à une fonction jusque-là fermée aux femmes, elle élargit le champ des possibles pour celles qui viennent après elle.

Voilà qui devrait surtout conduire à abandonner une lecture simpliste de la vie politique africaine. L’Afrique n’est pas seulement un continent auquel d’autres auraient enseigné la démocratie, l’émancipation ou la participation des femmes à la vie publique. Elle a aussi produit ses propres pionnières, parfois à une époque où certaines puissances occidentales n’avaient encore jamais confié les rênes de leur gouvernement à une femme.

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