Les routes secrètes des armes russes vers l’Afrique

Le cargo russe TM Sabetta, placé sous sanctions internationales, qui était attendu les 9 et le 11 mars au port de Conakry, en Guinée, pourrait acheminer une nouvelle cargaison d’équipements militaires vers le Mali. Selon des données de suivi maritime et des analyses d’images satellites, le navire transporterait véhicules blindés, mortiers et matériel logistique destinés aux forces soutenues par Moscou dans le Sahel. Au-delà de ce seul navire, l’affaire met en lumière l’existence d’un corridor logistique discret reliant les ports russes à l’Afrique de l’Ouest et révèle une stratégie plus large par laquelle la Russie cherche à contourner les sanctions internationales tout en consolidant son influence militaire sur le continent africain. Par Karine Oriot. 

Le TM Sabetta (IMO 9347061) a quitté le 22 février le port de Baltyisk, dans l’enclave russe de Kaliningrad. Après avoir traversé la Manche, où il a été repéré par la marine britannique, le navire a poursuivi sa route vers l’Atlantique.

Durant une partie de son trajet, il a été escorté par le navire militaire russe RFS Aleksandr Shabalin, un bâtiment amphibie de la flotte de la Baltique. Une telle escorte est rarement accordée à un navire civil, ce qui alimente les soupçons quant à la nature de sa cargaison.

Le 5 mars, alors qu’il se trouvait au large des côtes marocaines, le navire a désactivé son système AIS, un transpondeur permettant de suivre les navires en temps réel. Cette pratique est régulièrement utilisée par les navires impliqués dans des opérations visant à contourner les sanctions internationales ou à dissimuler certaines cargaisons.

Selon plusieurs spécialistes du suivi maritime, la désactivation volontaire des transpondeurs est devenue l’une des méthodes les plus courantes dans les circuits logistiques liés aux sanctions. Des analyses de la base de données maritime VesselFinder et des enquêtes de Lloyd’s List Intelligence montrent que les navires impliqués dans ces réseaux adoptent souvent des itinéraires irréguliers et des coupures de signal destinées à compliquer leur traçabilité.

Un corridor maritime reliant la Russie au Sahel

L’affaire du Sabetta ne constitue pas un cas isolé. Plusieurs enquêtes journalistiques ont déjà documenté l’existence d’un corridor logistique reliant la Russie au Sahel via les ports d’Afrique de l’Ouest.

Une investigation publiée par Associated Press a notamment révélé que des cargos russes avaient transporté chars et véhicules blindés vers le port de Conakry avant leur acheminement vers le Mali. L’agence américaine s’appuyait sur des données de suivi maritime, des images satellites et des témoignages recueillis dans plusieurs ports africains.

Une fois débarqué à Conakry, le matériel militaire est généralement transporté vers le Mali par la Route nationale 5, un axe stratégique qui traverse la Guinée par Kindia, Mamou, Kankan et Siguiri avant de rejoindre Bamako.

Des reportages de Radio France Internationale ont par ailleurs géolocalisé des convois de camions militaires circulant sur cet axe. Certains convois comptaient plus d’une centaine de véhicules transportant équipements militaires et matériel logistique à destination des forces maliennes et des unités russes déployées dans le pays.

Pour plusieurs chercheurs spécialisés dans les flux d’armements, ce corridor constitue aujourd’hui l’une des principales voies d’approvisionnement du dispositif militaire russe au Sahel.

La flotte fantôme russe et le contournement des sanctions

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie fait face à l’un des régimes de sanctions économiques les plus étendus jamais imposés à un État. Pourtant, Moscou semble avoir développé un système logistique maritime capable de contourner en partie ces restrictions.

Au cœur de ce dispositif se trouve ce que plusieurs analystes appellent désormais la “flotte fantôme” russe. Ce terme désigne un ensemble de navires opérant en marge des circuits maritimes traditionnels, souvent via des sociétés écrans et des pavillons de complaisance.

Selon des analyses publiées par le Atlantic Council et le European Council on Foreign Relations, ces navires présentent souvent plusieurs caractéristiques communes : absence d’assurance maritime, structures de propriété opaques et désactivation fréquente des transpondeurs AIS.

Les itinéraires adoptés par ces cargos sont également conçus pour compliquer leur suivi. Les changements de cap fréquents, les escales techniques imprévues et les coupures de signal rendent particulièrement difficile la surveillance de ces navires par les autorités maritimes.

Ces méthodes sont déjà utilisées dans le transport de pétrole russe sanctionné, ce qui montre que Moscou a progressivement développé une logistique maritime parallèle capable de soutenir à la fois ses intérêts économiques et militaires.

Les ports africains au cœur d’une nouvelle géopolitique maritime

Les ports d’Afrique de l’Ouest jouent un rôle central dans ce dispositif. Modernisés et très actifs sur le plan commercial, ils permettent un déchargement rapide des cargaisons tout en disposant souvent de capacités de contrôle plus limitées que certains grands ports européens.

Selon plusieurs analyses du Africa Center for Strategic Studies, cette configuration crée un environnement favorable à des opérations logistiques discrètes. Les cargaisons peuvent être débarquées rapidement avant d’être transférées vers l’intérieur du continent par des corridors terrestres difficiles à surveiller.

Dans cette perspective, les ports du golfe de Guinée apparaissent de plus en plus comme des points d’entrée stratégiques pour les cargaisons sensibles transitant vers le Sahel.

Une militarisation croissante du Sahel

Cette intensification des livraisons d’armes intervient dans un contexte d’instabilité sécuritaire persistante. Depuis le retrait progressif des forces occidentales de plusieurs pays du Sahel, la coopération militaire entre Moscou et certains gouvernements de la région s’est considérablement renforcée.

Au Mali, la Russie soutient désormais les forces armées locales et les unités de l’Africa Corps, structure paramilitaire contrôlée par le ministère russe de la Défense et qui a remplacé le groupe Wagner après la mort de son fondateur Evgueni Prigojine.

Dans le même temps, les violences continuent d’augmenter dans la région. Les données recueillies par l’organisation ACLED, qui documente les conflits dans le monde, montrent que le Sahel est aujourd’hui l’une des régions les plus meurtrières de la planète en matière de violence politique.

Le risque de prolifération d’armes

La circulation croissante d’armes dans la région suscite également des inquiétudes parmi les chercheurs et les organisations spécialisées dans le suivi des armements.

Les enquêtes de Conflict Armament Research montrent que de nombreuses armes utilisées par les groupes armés proviennent de stocks militaires capturés lors d’attaques contre des bases ou des convois.

Dans certains cas, des armes récemment livrées aux armées nationales peuvent se retrouver entre les mains de groupes djihadistes après des raids ou des désertions.

Cette dynamique crée un cercle vicieux : plus les arsenaux militaires augmentent, plus les groupes armés disposent d’opportunités pour s’emparer d’armes lors d’attaques ciblant des infrastructures militaires.

Une guerre logistique silencieuse

L’affaire du Sabetta révèle finalement une réalité plus vaste : une guerre logistique discrète se joue désormais sur les routes maritimes reliant l’Europe à l’Afrique.

Entre cargos sous sanctions, navires naviguant sans assurance, escortes militaires et corridors terrestres traversant le Sahel, Moscou déploie une stratégie d’influence qui s’appuie sur les failles du système de régulation maritime international.

Dans cette géopolitique des flux invisibles, les ports africains deviennent progressivement des points névralgiques d’une rivalité entre puissances qui dépasse largement les frontières du Sahel.

Pour plusieurs chercheurs en relations internationales, cette transformation reflète une évolution plus large de la compétition stratégique mondiale, dans laquelle l’Afrique apparaît de plus en plus comme un espace clé de projection d’influence pour les grandes puissances.

 

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