Tchad-France: jalons pour un nouveau départ?

Le 26 janvier 2026, à l’issue d’une audience que lui a accordée le président Mahamat Idriss Déby Itno, l’ambassadeur de France au Tchad, Éric Gérard a rendu publique l’information. Le président français, Emmanuel Macron invite son homologue tchadien à effectuer une visite officielle à Paris ce 29 janvier. Une première, depuis la rupture par le Tchad des accords de défense qui liaient les deux pays. Éric Topona.

 Au départ, ils n’étaient pas nombreux à accorder du crédit à la véracité de cette information qui sera confirmée moins de 48 heures plus tard par un communiqué de la présidence de la République française. ​​Les deux chefs d’État discuteront des relations qu’entretiennent la France et le Tchad, «avec l’ambition de porter un partenariat renouvelé et mutuellement bénéfique »​​ selon l’Élysée. ​Dans la même veine, N’Djaména a ​réaffirmé sa volonté de « redéfinir » la coopération entre les deux pays, «appelée à se renouveler et à s’adapter aux enjeux actuels »​.

Le doute était d’autant plus raisonnable et légitime que les observateurs des relations diplomatiques entre les deux pays, depuis 2024, avaient encore à l’esprit les conditions rocambolesques dans lesquelles est intervenue la rupture de leur accord de défense et à la demande de la partie tchadienne​.

Et surtout les conditions dans lesquelles ont été effectués le départ des troupes françaises stationnées au Tchad​ depuis les années 1970. Certes, ce départ a été opérationnalisé en bon ordre, mais les délais impartis entre cette décision et sa mise en application n’ont pas manqué de surprendre​ au regard de la densité des relations entre les deux pays.

Pessimisme prématuré

Depuis lors, une abondante littérature a été produite au sujet de cette brouille diplomatique. Quelques-uns, et de plus en plus nombreux en Afrique et dans sa diaspora, n’ont pas dissimulé leur satisfaction de voir le Tchad « s’émanciper » de la tutelle de la France​. Paradoxalement, avec le souhait de voir le pays de ​Toumaï​ assurer désormais sa souveraineté sous le parapluie militaire et géostratégique de Moscou, à l’instar des trois pays fondateurs de l’Alliance des Etats du Sahel (AES)​: Mali, Niger et Burkina Faso.

Toutefois, pour ceux-là qui ont une connaissance fine et une mémoire longue des relations franco-tchadiennes, notamment depuis le début des années ​70, ils n’ont pas manqué de faire observer que cette glaciation n’était que passagère, car il ne s’agit pas de la première du genre entre les deux pays. La rencontre de ce 29 janvier 2026 à l’Elysée entre les chefs d’Etat des deux pays leur donne amplement raison.

Un réchauffement diplomatique justifié

Le contexte international actuel, au premier chef, milite amplement pour ce réchauffement diplomatique. En effet, le grand chambardement intervenu sur la scène internationale du fait de l’administration Trump et qui n’est qu’à ses débuts, se traduit soit par de nouvelles alliances diplomatiques, soit par une refondation et un resserrement des anciennes alliances diplomatiques. La relation franco-tchadienne est à ranger dans cette dernière configuration géostratégique.

La France, ne pouvait longtemps se satisfaire d’une absence quasi-totale de la zone soudano-sahélienne, et le Tchad a tout intérêt dans un environnement régional extrêmement périlleux, de pouvoir se rassurer par des partenariats fiables et efficaces. Il y va du rang de la France dans le monde et ce d’autant plus que d’autres grandes puissances avancent à peine masqués leurs pions, au détriment des intérêts français en Afrique subsaharienne.

Redéfinition de la coopération entre les deux pays

Après quelques mois qui ont donné l’impression d’un redéploiement de la diplomatie tchadienne dans le sens de l’orientation prise par les États de l’AES, comme l’ont par ailleurs souhaité ostensiblement certains proches du pouvoir à N’Djaména, ​i​l est indéniable de redéfinir une coopération de longue date​. Celle-ci devrait être bâtie sur un socle solide,​ au lieu de s’investir ​dans l’incertitude​. Le tout, dans une dynamique diplomatique nouvelle et ​dans l’intérêt des deux pays.

Bilan fumeux des pays de l’AES

 À cet égard, le bilan fumeux, les échecs manifestes et les lendemains incertains, voire l’impasse autour des options prises par les pays de l’Alliance des Etats du Sahel ne manquent de questionner ceux qui en furent à leurs débuts, leurs chantres les plus enthousiastes, y compris au sein des populations de ces pays comme parmi leurs élites dirigeantes.

La séquence d’instabilité politique, de précarité économique et de marginalisation diplomatique dans laquelle sont rentrés ces pays, se traduit à l’évidence par un​ horizon de plus en plus sombre. C’est au regard de ces évidences que toutes leurs tentatives d’élargissement sont demeurées vaines. C​’est donc le lieu de saluer la lucidité du gouvernement tchadien pour n’avoir pas cédé à ces lendemains qui chantent de plus en plus en Afrique.

Réalisme diplomatique

 Mais au-delà du réalisme diplomatique qui est probablement à l’origine de ce réchauffement de la coopération entre N’Djaména et Paris, il ne faut guère sous-estimer les relations historiques et humaines entre le Tchad et la France. Il y’a lieu de souligner avec force qu’au-delà des drames de l’histoire, il s’est​ noué entre les deux pays des liens qui transcendent ces drames. Qu’il s’agisse de leurs élites, des sociétés civiles, des forces de défense et de sécurité.

Ces croisements qui remontent à plusieurs décennies, ont tissé des liens qui transcendent les contingences des relations diplomatiques. Or, dans le monde des relations internationales, il s’agit d’un terreau précieux à partir duquel les États peuvent construire des partenariats durables et mutuellement bénéfiques.

Pour l’avenir, il faut espérer que les deux pays, instruits des leçons du passé, conscients des dynamiques nouvelles, des lames de fond qui reconfigurent la scène diplomatique internationale, posent à l’issue de cette rencontre entre Mahamat Idriss Déby Itno et Emmanuel Macron des jalons solides pour un nouveau départ. Vivement.

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