
Le principal prétexte qui a justifié les putschs des juntes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) était la restauration de l’autorité de l’État et la lutte contre le terrorisme. Si ces militaires ont bénéficié d’un état de grâce dès leur arrivée au pouvoir, rappelle Éric Topona Mocnga, journaliste à la rédaction Afrique francophone de la Deutsche Welle à Bonn (Allemagne), force est de constater que l’état des lieux, à l’épreuve du temps et des dures réalités de terrain, laisse de plus en plus perplexes les observateurs et les habitants.
Les régimes militaires qui ont pris le pouvoir au Burkina Faso, au Niger et au Mali ont tous justifié le renversement par les armes de leurs prédécesseurs par leur volonté et leur capacité à éradiquer le terrorisme djihadiste ; donc, ils réussiraient là où ceux-là ont échoué. Dans les cas du Burkina Faso et du Mali, des militaires ont succédé à des militaires qui eux-mêmes se sont, en leur temps, érigés en sauveurs de la nation en péril.
Les pays du Sahel sont entrés dans un cycle de déstabilisation sans fin depuis l’effondrement de la Libye, avec notamment la chute de Mouammar Kadhafi, le 20 octobre 2011. Si, durant ses 27 années de pouvoir, des groupes rebelles ont néanmoins été présents dans la zone sahélienne, leurs revendications n’étaient pas l’expression d’un extrémisme religieux. Les mouvements touaregs, par exemple, ont affiché des revendications irrédentistes ou autonomistes, mais qui n’étaient guère articulées sur un totalitarisme d’ordre religieux.
La chute de Daech aura constitué un tournant dans l’expansion du terrorisme djihadiste en Afrique. Après sa défaite en Syrie, cette nébuleuse terroriste s’est installée en Afrique de l’Ouest, érigeant notamment le Sahel à la fois comme base de repli, mais aussi comme nouveau sanctuaire et rampe de lancement pour ses menées déstabilisatrices.
Tirant profit de la présence dans la région de mouvements idéologiquement proches, à savoir Al-Qaida, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), la mutualisation de leurs forces a contribué à amplifier considérablement les attaques terroristes contre les États de la bande sahélo-saharienne.
Cette stratégie de nuisance et de destruction leur est apparue vraiment indispensable au moment de la mise en place du G5-Sahel (en 2014) dont l’objectif était d’éradiquer les poches des groupes terroristes dans la région :
« La fusion des groupes djihadistes proches d’Al-Qaida a donné naissance, en mars 2017, au GSIM, qui a multiplié les attaques à travers tout le Sahel, y compris dans des pays – comme le Burkina Faso – jusque-là épargnés par la violence djihadiste […]. La persistance de l’absence d’État en Libye, le repli des groupes de l’État islamique vers le sud, la chute de Daech au Moyen-Orient avec la perspective du retour de plusieurs milliers de combattants nord-africains de la zone syro-irakienne ont ravivé les craintes de déstabilisation du Sahel », affirme Djallil Lounnas dans un article de la revue Politique étrangère, intitulé Le djihadisme au Sahel après la chute de Daech.
Faiblesses internes
Au-delà du chaos géostratégique consécutif à la destruction de l’État libyen, ces groupes terroristes ont également tiré profit des faiblesses internes propres aux États dans lesquels ils ont fait leur nid. Ces faiblesses se déclinent notamment par l’absence d’État ou son incapacité à assumer ses missions régaliennes sur de vastes étendues du territoire national, l’incapacité et l’impréparation des armées locales à répondre à ces attaques inédites et d’un genre nouveau, tant il est vrai qu’elles n’entrent pas dans le registre des guerres classiques, et d’autres problèmes endémiques tels que la corruption des élites militaires.
C’est dire que les États du Sahel, pour répondre efficacement à cette guerre asymétrique, doivent résoudre des problèmes à la fois internes et externes. Les nouveaux régimes militaires au Sahel, notamment ceux qui se réclament de la nouvelle Alliance des États du Sahel (AES), ont pris l’engagement devant leurs peuples et la communauté internationale, non seulement d’endiguer dans le court terme les attaques terroristes, mais aussi de restaurer l’autorité de l’État sur toute l’étendue du territoire national. Si ces juntes ont bénéficié d’un état de grâce dès leur arrivée au pouvoir, force est de constater que l’état des lieux, à l’épreuve du temps et des dures réalités de terrain, laisse de plus en plus perplexes les observateurs et les habitants.
Le 17 septembre 2024, le Mali a subi une attaque terroriste d’une ampleur inédite et d’une rare violence. Ces attaques avaient pour cibles des lieux névralgiques du pouvoir, notamment l’école de gendarmerie et l’aéroport international Modibo Keita. Situées à des dizaines de kilomètres du cœur de la capitale malienne, ces cibles sont également des lieux parmi les plus sécurisés du pays. Cette attaque a été revendiquée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Dans les images qui ont circulé sur les réseaux sociaux et mis en ligne par le GSIM, on voit un djihadiste enflammer le réacteur d’un avion de l’État malien. À l’intérieur de l’aéroport, certaines images présentent des terroristes dans le salon du pavillon présidentiel de l’aéroport.
Cet assaut, qui aura duré neuf heures, est le révélateur de graves vulnérabilités au sein du système de défense et de sécurité du pays. Ces attaques conduisent également à s’interroger sur le niveau de proactivité du renseignement prévisionnel des services de renseignement lorsque l’on sait que ces terroristes n’ont pas atteint leurs cibles par des moyens aéroportés.
Et enfin, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce qui reste du groupe Wagner (rebaptisé Africa Corps en août 2023) au Mali, depuis la disparition de Prigogine, le 23 août 2023, dans un crash d’avion.
Sur le plan symbolique, il est important de souligner que cette attaque terroriste survient quelques jours avant la célébration de la fête nationale du Mali et du premier anniversaire de l’Alliance des États du Sahel (AES), le 16 septembre 2024.
Faible capacité de riposte
S’il nous a semblé important de nous interroger sur la capacité de riposte des mercenaires de Wagner durant ces attaques, c’est en raison de la déroute qu’ils ont subie en juillet 2024, dans la localité de Tinzaouatene, située dans le nord du Mali et frontalière avec l’Algérie.
Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) a revendiqué la mort de 50 Russes durant ces combats. Dans les images largement diffusées sur les réseaux sociaux, des vidéos exhibaient des paramilitaires russes captifs et humiliés.
Au Burkina Faso voisin, un mois auparavant, le 12 juin, c’est un obus qui avait été tiré non loin de la Radiotélévision burkinabè (RTB), près de la présidence de la République, quelques jours après l’attaque d’un camp militaire dans le nord-est du pays. Pour l’année 2025, qui n’est qu’à ses débuts, le JNIM, entre le 7 janvier et le 25 janvier, a revendiqué la prise de plusieurs positions des forces armées burkinabè, la destruction du matériel militaire et des pertes en vies humaines.
Le Niger n’est pas épargné par cette résurgence des attaques terroristes. Plusieurs destructions de matériels militaires, notamment des véhicules, ont été revendiquées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, en arabe ). Ces attaques ont eu lieu sur des axes routiers de grande fréquentation ou ceux menant à des lieux d’exploitation minière. Pas plus tard que le 16 février 2025, le JNIM a diffusé la vidéo d’un haut fonctionnaire nigérien enlevé depuis un mois, qui implore les autorités nigériennes d’œuvrer pour sa libération.
Enlèvement des étrangers, frein à l’attractivité économique
Une autre caractéristique de la recrudescence des attaques terroristes dans les pays de l’Alliance des États du Sahel, c’est l’enlèvement des ressortissants étrangers. Cet autre versant du terrorisme djihadiste pose la question de la sécurisation des étrangers, qui est un critère important d’appréciation pour l’attractivité économique et touristique de ces pays.
Or ceux-ci, en raison du régime de sanctions sous lequel ils se trouvent, ont grand besoin d’investissements directs étrangers, et ce, d’autant plus qu’ils disposent de ressources naturelles importantes dont l’exploitation sera décisive dans les prochains mois, pour la création de nouveaux emplois et afin d’éviter l’exacerbation de la grogne sociale.
Extension du péril djihadiste
La mobilité des terroristes djihadistes gagne en intensité de combat et en extension géographique, à tel point que la menace n’est plus seulement sahélo-saharienne. Elle a gagné les pays d’Afrique de l’Ouest et, il faut le reconnaître, bien avant l’arrivée au pouvoir des régimes de l’AES. La Côte d’Ivoire a été le premier pays côtier de l’Afrique de l’Ouest à subir ces attaques, avec les attentats de Grand-Bassam le 13 mars 2016. Aujourd’hui, cette pieuvre terroriste s’est étendue au Togo et au Bénin. Entre 2021 et 2023, le Bénin a subi une vingtaine d’attaques djihadistes attribuées à Al-Qaida et au groupe État islamique.
Le 8 janvier 2025, 28 militaires béninois ont été tués dans le nord du pays. En janvier 2022, l’État béninois a mobilisé 3 000 soldats pour la sécurisation de ses frontières et a procédé au recrutement de 3 000 nouveaux soldats. Une autre attaque terroriste a eu lieu le samedi 15 février 2025 dans le nord-est du Bénin, à Banikoara. L’assaut a coûté la vie à 6 militaires, tandis que 17 assaillants ont été neutralisés, selon l’armée béninoise.
Toutes ces incursions terroristes, qui ont essaimé dans les pays sahéliens jusqu’aux pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, auraient pu être considérées comme un déplacement de la menace de ses bastions du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. Ce n’est pourtant pas ce que révèlent les actes de déstabilisation récents.
En effet, non seulement le terrorisme djihadiste s’incruste, voire s’enkyste dans ces États sahéliens, mais, plus grave, son extension au Bénin, au Togo, au Ghana et en Côte d’Ivoire relève plutôt de métastases d’une pathologie sécuritaire grandissante.
Pour les pays de l’Alliance des États du Sahel, le moment est plus que jamais venu de questionner leurs stratégies de lutte antiterroriste avec l’appui des paramilitaires de Wagner, et surtout, de se poser la question d’un éventuel retour à l’ordre constitutionnel, preuve étant faite que la raison majeure de leur maintien ad vitam aeternam au pouvoir est de moins en moins crédible. Combattre une menace armée extérieure dans un pays divisé, alors que l’union sacrée des filles et fils de la nation est indispensable en pareille circonstance, pourrait s’avérer suicidaire.
Dans un tel climat sociopolitique, l’État en péril se prive d’une partie de ses forces vives et suscite des ressentiments qui sont de nature à faire le jeu des ennemis extérieurs.
Enfin, lorsque la défense de la patrie devient l’affaire de quelques-uns, les autorités étatiques se délient de tout devoir de reddition des comptes et installent une opacité qui pourrait dangereusement faire le lit de la corruption au sommet de l’appareil d’État et créer un divorce avec les hommes de troupe qui paient sur le terrain le prix fort du sang.