Selon une enquête de Sudan Tribune, entre 35 et 45 tonnes d’or quitteraient clandestinement chaque année les zones aurifères du Darfour, contrôlées pour partie par les Forces de soutien rapide (FSR). Une partie du métal transiterait par la Centrafrique ou le Tchad avant d’être acheminé vers les Émirats arabes unis et, dans certains cas, vers la Russie, alimentant une économie parallèle qui échappe largement aux circuits officiels soudanais.
Au Darfour, la guerre se joue aussi dans les mines. Alors que le conflit qui oppose depuis avril 2023 l’armée soudanaise aux Forces de soutien rapide (FSR) a plongé le pays dans une crise humanitaire majeure, l’exploitation de l’or constitue l’une des principales sources de revenus des acteurs armés.
Une enquête de Sudan Tribune estime que 35 à 45 tonnes d’or quitteraient chaque année clandestinement les zones aurifères du Darfour. Une partie importante de cette production serait contrôlée ou influencée par les FSR de Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », dont les forces ont progressivement consolidé leur emprise sur plusieurs régions de l’ouest du Soudan.
Des mines sous contrôle des forces de Hemedti
Parmi les principaux sites aurifères cités figurent Jebel Amer, Radom, Songo, Kutum, Kabkabiya, Um Dukhun et Hufrat al-Nahas. Leur contrôle constitue un enjeu économique majeur dans une région où l’or est devenu, au fil des années, une source essentielle de financement des réseaux armés.
À Songo, dans le sud-ouest du Darfour, un ancien employé d’une société minière affirme avoir été témoin de transferts de quantités considérables de métal précieux. Selon son témoignage, des lots pouvant atteindre 80 à 120 kilogrammes étaient remis à des représentants de sociétés intervenant dans la chaîne d’exportation.
Le transport serait organisé avec une logistique destinée à limiter les risques d’interception. Des dépôts sécurisés permettraient de stocker temporairement le métal avant son acheminement. Des convois de plusieurs véhicules, parfois accompagnés d’hommes armés, circuleraient essentiellement de nuit.
Cette organisation illustre la place prise par l’or dans l’économie de guerre soudanaise : derrière les affrontements militaires se déploie un système de production, de collecte et d’exportation qui permet aux groupes armés de disposer de ressources indépendantes des institutions de l’État.
La Centrafrique au cœur d’un corridor clandestin
Une partie de cet or emprunterait les routes qui relient le Darfour à la République centrafricaine. Le principal corridor identifié partirait de la zone d’Um Dafuq, au Darfour, en direction de Birao, dans le nord-est centrafricain.
Selon l’enquête, ce seul itinéraire pourrait voir transiter entre 12 et 18 tonnes d’or par an.
La géographie joue ici un rôle déterminant. Les vastes espaces frontaliers entre le Soudan, la Centrafrique et le Tchad sont difficiles à contrôler et favorisent la circulation de marchandises échappant aux circuits douaniers classiques. Une fois en territoire centrafricain, certaines cargaisons pourraient être intégrées à des circuits commerciaux locaux avant d’être exportées.
Une autre route passerait par la région de l’Ennedi, au Tchad, avant de rejoindre N’Djamena. Le trajet, long de 1 000 à 1 200 kilomètres, permettrait également d’acheminer clandestinement le métal vers des plateformes commerciales régionales.
Selon les informations rapportées par Sudan Tribune, certaines cargaisons pourraient ensuite être accompagnées de documents leur attribuant une origine centrafricaine, avant leur exportation depuis Bangui vers les Émirats arabes unis.
Dubaï, plaque tournante du commerce de l’or
Les Émirats arabes unis occupent une place centrale dans ces circuits. Dubaï est devenue au fil des années l’une des principales plateformes mondiales du commerce de l’or et constitue une destination majeure pour le métal provenant du continent africain.
Dans le cas soudanais, cette situation permettrait à une partie de l’or extrait dans les territoires contrôlés par les groupes armés de rejoindre les marchés internationaux en dehors des circuits officiels de l’État.
Le mécanisme présente un avantage évident pour les acteurs du conflit : l’or est facilement transportable, aisément convertible en liquidités et peut être échangé contre des devises ou d’autres biens sans nécessiter l’existence d’un système bancaire classique.
Pour les FSR, ces revenus représentent donc un levier stratégique. Ils permettent de financer les opérations militaires, de rémunérer des combattants et d’entretenir des réseaux économiques transfrontaliers sans dépendre exclusivement des ressources contrôlées par Khartoum.
Des circuits qui conduisent aussi vers la Russie
La destination de certaines cargaisons ne s’arrêterait toutefois pas au Golfe. Depuis plusieurs années, des enquêtes et des sanctions américaines ont mis en évidence l’existence de réseaux reliant le commerce de l’or africain à des structures associées au groupe Wagner et, plus largement, aux intérêts russes sur le continent.
En 2023, le Trésor américain a notamment sanctionné les sociétés Midas Resources et Diamville, actives en République centrafricaine, ainsi que plusieurs entreprises installées à Dubaï et en Russie. Washington les accusait d’avoir participé à des opérations permettant de convertir de l’or en liquidités au bénéfice de réseaux liés à Wagner.
La Russie aurait ainsi trouvé dans l’or africain une source alternative de financement, à un moment où les sanctions occidentales consécutives à l’invasion de l’Ukraine ont considérablement compliqué l’accès de Moscou à certains circuits financiers internationaux.
Selon une estimation de Transparency International Russia, les réseaux liés au Kremlin auraient généré plus de 2,5 milliards de dollars de revenus provenant de l’or africain depuis le début de la guerre en Ukraine. Le Soudan représenterait à lui seul plus de 1,9 milliard de dollars de cette somme.
Ces circuits montrent à quel point le conflit soudanais dépasse désormais les frontières du pays. L’or du Darfour alimente une économie transnationale dans laquelle se croisent groupes armés, négociants, sociétés privées et intermédiaires installés dans plusieurs pays.
Le métal extrait dans une zone contrôlée par une force armée peut ainsi traverser plusieurs frontières, changer d’origine documentaire et rejoindre une place commerciale internationale avant de réapparaître dans les circuits financiers mondiaux.
Cette capacité à transformer rapidement une ressource naturelle en liquidités constitue l’un des principaux avantages économiques des groupes armés.
Elle complique également les efforts visant à assécher les financements de la guerre. Tant que l’or pourra être extrait, transporté et vendu en dehors des circuits officiels, les protagonistes du conflit disposeront d’une source de revenus difficile à tarir.
Le paradoxe de l’or soudanais
Le Soudan possède d’importantes ressources aurifères, mais une partie de cette richesse échappe depuis longtemps au contrôle effectif de l’État. Dans les régions dévastées par la guerre, cette situation a pris une dimension nouvelle.
Au Darfour, l’or n’est plus seulement une ressource minière. Il est devenu un instrument de puissance, un moyen de financement militaire et un objet de compétition entre réseaux locaux et acteurs étrangers.
Les estimations de 35 à 45 tonnes d’or sorties clandestinement chaque année donnent la mesure des sommes en jeu. Elles révèlent aussi une autre réalité du conflit : derrière les combats et les déplacements de populations se déroule une bataille moins visible pour le contrôle des ressources capables de financer la guerre.
Tant que ces circuits resteront actifs, le conflit soudanais conservera une importante capacité d’autofinancement. Et l’or du Darfour continuera de circuler, des zones minières sous contrôle armé aux comptoirs de Dubaï, et jusqu’aux réseaux financiers qui gravitent autour de Moscou.



