En Centrafrique, un audit indépendant des secteurs minier et forestier, condition préalable à tout nouvel appui budgétaire du FMI et de la Banque mondiale

La République centrafricaine survit grâce aux bailleurs de fonds, tandis qu’une part essentielle de ses richesses naturelles échappe au budget de l’État. Pour sortir de ce paradoxe, les institutions financières internationales devraient désormais faire de la transparence sur les secteurs minier et forestier une condition préalable à tout nouvel appui budgétaire.

Inutile de rappeler que la dernière revue des finances publiques de la Banque mondiale sur la Centrafrique a dressé un constat d’une rare sévérité, et posé un diagnostic implacable: l’État centrafricain est incapable de financer seul son développement. Les investissements publics reposent largement sur l’aide extérieure, la masse salariale absorbe une part considérable des ressources disponibles et les secteurs les plus rentables de l’économie, les mines et les forêts, ne procurent qu’une fraction des recettes qu’ils devraient normalement générer.

Les richesses sortent du pays sans que les taxes et redevances soient acquittées 

Ce constat révèle un paradoxe qui résume à lui seul les impasses de ce pays extraordinairement riche, mais dont l’État est extraordinairement pauvre. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La République centrafricaine occupe le 191e rang sur 193 pays dans le dernier classement de l’Indice de développement humain (IDH) des Nations unies. Près des deux tiers de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté, soit environ 3 millions de personnes sur une population estimée à 5 millions.

Pourtant, le sous-sol centrafricain renferme d’importants gisements d’or et de diamants, tandis que ses forêts figurent parmi les plus vastes du bassin du Congo. Pourquoi un tel contraste ? La Banque mondiale a apporté un début de réponse. Selon l’analyse des experts mandatés par cette institution de Breton Wood, les recettes fiscales provenant des secteurs minier et forestier sont très largement inférieures à leur potentiel. Les réformes déjà adoptées, notamment l’application effective du nouveau code minier, pourraient, estime l’institution, doubler, voire tripler, les revenus publics issus de ces deux secteurs.

En termes plus simples, les richesses sortent du pays sans que les impôts, taxes et redevances correspondants n’entrent réellement dans les caisses de l’État. Depuis plusieurs années, de nombreuses enquêtes journalistiques, ainsi que les travaux d’organisations internationales et de groupes d’experts des Nations unies, décrivent l’implication de sociétés liées au groupe russe Wagner dans l’exploitation des ressources naturelles centrafricaines.

Le secteur aurifère concentre toutes les interrogations. L’or, comme chacun sait, constitue une richesse immédiatement monétisable. Une fois extrait, il peut être raffiné, vendu presque instantanément sur les marchés et produire des liquidités considérables. C’est précisément cette caractéristique qui explique pourquoi de nombreux États africains cherchent aujourd’hui à reprendre le contrôle de leur production aurifère.

C’est par exemple le cas du Burkina Faso. Depuis 2023, les autorités de ce pays ont engagé une profonde réforme du secteur minier. L’État a renforcé sa participation dans plusieurs projets, créé une société nationale des substances précieuses, révisé le code minier et favorisé une plus grande maîtrise publique de la filière. Les autorités burkinabè ont également lancé la construction d’une première raffinerie nationale afin de conserver davantage de valeur ajoutée sur leur territoire. Ces réformes interviennent alors que l’or représente plus de 70 % des exportations du pays et constitue sa principale source de devises.

La tutelle de Wagner et le pillage organisé des ressources minières 

La République centrafricaine n’est pas nécessairement condamnée à reproduire ce modèle à l’identique. La nationalisation généralisée n’est pas la seule voie possible. Mais l’État devrait, au minimum, reprendre effectivement la main sur les actifs stratégiques qui conditionnent son avenir budgétaire. C’est dans cette perspective que la question de la mine d’or de Ndassima devient incontournable.

Initialement détenue par la société canadienne AXMIN Inc., qui avait obtenu une licence en 2010, la mine a été retirée à cette entreprise pour être ensuite confiée à Midas Ressources, une entité liée à Wagner. Des images satellites montrent une expansion industrielle massive de cette mine, avec des puits à ciel ouvert, des équipements lourds et des fortifications. De nombreuses études sérieuses estiment que cette mine rapporte des centaines de millions de dollars par an, voire jusqu’à un milliard de profits annuels au profit des Russes de Wagner. Pourtant, les déclarations officielles restent opaques, et les recettes fiscales pour Bangui apparaissent minimales

Dès lors, plusieurs questions devraient être au cœur du dialogue entre Bangui, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale: quel est aujourd’hui le statut juridique exact de la mine de Ndassima ? Qui sont les bénéficiaires économiques ultimes de Midas Ressources qui l’exploite ?Quelle part des revenus générés est reversée au Trésor centrafricain ? Combien cette exploitation rapporte-t-elle réellement au budget national ?

D’autant que l’État centrafricain a bien créé la Socamine (Société centrafricaine des mines), censée gérer et valoriser le patrimoine minier national. Pourquoi cette société publique n’est-elle pratiquement jamais évoquée lorsqu’il est question de Ndassima ? Pourquoi les partenaires internationaux – Banque mondiale, FMI, bailleurs de fonds – n’évoquent-ils jamais ce actif si stratégique dans leurs discussions avec les autorités centrafricaines? Il est anormal que la RCA continue d’être portée à bout de bras par l’aide extérieure pendant que ses richesses servent prioritairement des intérêts étrangers.

La Banque mondiale elle-même reconnaît que le potentiel fiscal des mines et des forêts demeure largement inexploité. Dans ces conditions, la priorité ne devrait plus seulement consister à financer le déficit budgétaire centrafricain, mais également à s’assurer que les ressources nationales profitent effectivement à la nation. C’est pourquoi, le Fonds monétaire international comme la Banque mondiale devraient faire de la réalisation d’un audit indépendant des secteurs minier et forestier une condition préalable à tout nouvel appui budgétaire.

La RCA continue d’être portée à bout de bras par l’aide extérieure pendant que ses richesses servent prioritairement des intérêts étrangers.

Un tel audit devrait établir la liste exhaustive des permis d’exploitation, identifier les véritables bénéficiaires économiques des sociétés titulaires, vérifier les flux financiers vers le Trésor public, évaluer les pertes fiscales et examiner la conformité des contrats avec le droit centrafricain. L’objectif n’est pas de remettre en cause les investissements étrangers ni de stigmatiser un partenaire particulier mais de restaurer un principe élémentaire : les ressources naturelles du pays doivent d’abord financer son développement.

Il est difficilement acceptable que la RCA continue de dépendre entièrement des financements extérieurs pour construire ses écoles, payer ses enseignants ou entretenir ses routes, alors que son sous-sol produit des richesses dont les bénéfices profitent principalement à Wagner. Sinon, l’aide internationale risque de subventionner indirectement un modèle de prédation qui enrichit des acteurs extérieurs tout en maintenant la population dans la pauvreté.

Le FMI, la Banque mondiale et l’ensemble des partenaires internationaux devraient désormais concentrer exiger plus de transparences au régime de Bangui. Car aucune réforme des finances publiques ne pourra produire d’effets durables tant que les principales sources de richesse du pays resteront, en pratique, hors de portée de ses finances publiques.

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