En multipliant les démonstrations de force et en sous-estimant les capacités de résistance de ses adversaires, Donald Trump prend le risque de confondre supériorité militaire et invulnérabilité.
L’attitude du président américain invite à regarder les affaires du monde à la lumière de l’Histoire. Elle autorise aussi, avec toute la prudence qu’impose un tel rapprochement, un parallèle entre le comportement d’Adolf Hitler au lendemain de son arrivée au pouvoir, en 1933, et celui de Donald Trump aujourd’hui. Il va de soi que ce parallèle s’arrête au seuil de l’irréparable, tant le génocide perpétré par le régime hitlérien contre les juifs n’a pas d’équivalent, et nul observateur sérieux ne songerait à prêter à Donald Trump le dessein d’exterminer un peuple. Donald Trump n’est pas Hitler.
Mais dans les deux cas, la certitude de disposer d’une puissance militaire et stratégique hors norme a produit chez ces deux hommes la même forme d’aveuglement. Le chancelier du Reich était persuadé que la supériorité de l’Allemagne lui permettrait de dicter indéfiniment sa loi à l’Europe, puis au monde. Le locataire actuel de la Maison Blanche paraît, à son tour, agir comme si la puissance américaine le mettait à l’abri de toute conséquence stratégique.
L’illusion de la puissance et ses conséquences
Faut-il le rappeler ? L’Allemagne nazie avait commencé par accumuler des succès spectaculaires. En septembre 1939, elle a écrasé la Pologne. Le Danemark et la Norvège tombent en avril 1940. En mai, c’était au tour des Pays-Bas, de la Belgique et du Luxembourg d’être envahis. La France est battue en quelques semaines seulement. En 1941, la Yougoslavie et la Grèce connaissent à leur tour la défaite. Pendant près de deux ans, la Wehrmacht paraissait irrésistible, et l’Europe continentale semblait à la merci de Hitler.
Cette succession de victoires a nourri une illusion, celle d’une puissance militaire sans limites, et a conduit le Führer à commettre l’une de ses erreurs stratégiques majeures. Le 22 juin 1941, il a déclenché l’opération Barbarossa et ouvert le front soviétique. L’Allemagne s’est retrouvée engagée dans une guerre d’une profondeur et d’une ampleur qu’elle ne pouvait maîtriser. L’Union soviétique ne fut pas vaincue ; avec le Royaume-Uni et les États-Unis, elle contribua à retourner le cours de la guerre contre le Reich.
L’erreur de Hitler ne fut donc pas de croire à la puissance allemande, bien réelle, mais de la confondre avec la toute-puissance. Ici, la nuance est décisive. Car une armée peut être supérieure sans être invincible. Une puissance militaire peut dominer le monde sans pouvoir imposer sa volonté partout. Et les victoires remportées contre certains adversaires ne préjugent jamais de l’issue d’une guerre contre un autre adversaire. C’est précisément cette frontière que Donald Trump a pris le risque d’oublier.
La force comme langage diplomatique
Depuis son retour au pouvoir, l’actuel président américain a multiplié les démonstrations de force. En janvier, comme on l’a vu, les États-Unis ont capturé Nicolás Maduro au Venezuela sans avoir obtenu de mandat de l’ONU et l’ont transféré sur leur sol pour le juger. Comme si cela ne suffisait pas, Washington s’est engagé dans une confrontation militaire directe avec l’Iran, frappant à plusieurs reprises son territoire et menaçant de nouvelles opérations.
Sur le front économique, Donald Trump a poursuivi la même logique de rapport de force et l’a même étendue aux alliés des États-Unis. Outre l’Union européenne et d’autres pays, le Canada a été frappé de droits de douane de 50 % sur plusieurs catégories de produits, provoquant une riposte d’Ottawa.
Tout se passe comme si Washington voulait démontrer qu’il peut, à lui seul, fixer les règles militaires, commerciales, diplomatiques. Comme si la disproportion des moyens américains suffisait à transformer chaque confrontation en victoire. C’est là précisément que réside le danger.
Certes, la puissance américaine est immense. Elle reste sans équivalent par la combinaison de ses forces armées, de sa monnaie, de son industrie technologique, de son réseau d’alliances et de sa capacité de projection. Mais parce qu’elle est immense, celui qui la détient devrait savoir qu’elle n’est pas illimitée. La puissance militaire ne supprime ni la géographie, ni la démographie, ni les rapports de coalition, ni la volonté de résistance des adversaires.
À force de multiplier les fronts, Donald Trump finira par fabriquer lui-même les conditions de l’affaiblissement des États-Unis. Il pourra provoquer des coalitions contre son pays qu’il aurait eu intérêt à éviter, accélérer le renforcement de puissances rivales, fragiliser ses alliances et transformer chaque adversaire en test de crédibilité. Le risque pour les États-Unis, qui manqueraient de munitions selon les spécialistes des questions militaires, n’est pas nécessairement de perdre une guerre. Il est de gagner trop de batailles pour ne plus voir venir celle qui pourrait être fatale.
Une poudrière à ciel ouvert
Il faut surtout rappeler que nous ne sommes plus en 1945, lorsque les États-Unis étaient les seuls à posséder l’arme nucléaire. Le monde actuel est celui de plusieurs puissances nucléaires, de missiles intercontinentaux, de sous-marins capables de frapper sans avertissement et de systèmes d’alerte conçus pour décider en quelques minutes.
D’ailleurs, c’est ce que rappelle avec une brutalité glaçante Annie Jacobsen dans son livre 72 minutes. Le scénario qu’elle développe montre comment une attaque nucléaire limitée peut déclencher, par le jeu des doctrines de riposte et des erreurs d’interprétation, une escalade mondiale incontrôlable.
Dans son récit, les premières frappes et les représailles s’enchaîneraient en quelques dizaines de minutes, provoquant des destructions immédiates, qui seraient suivies d’incendies gigantesques, puis d’un hiver nucléaire porteur de famines à l’échelle planétaire.
La leçon la plus terrifiante qu’il faut retenir de cette démonstration est qu’à l’âge nucléaire, la notion même de « petite guerre » est illusoire, puisque toute utilisation d’une arme nucléaire par une puissance pourrait conduire à « la fin du monde ».
S’il est honnête de reconnaître que la puissance américaine reste considérable dans nombre de domaines, croire qu’elle permet de tout faire la rend vulnérable. Pour une raison simple : l’Allemagne nazie n’a pas perdu la Seconde Guerre mondiale parce qu’elle était faible, mais parce que sa puissance lui a donné une perception fausse de ses propres limites.
Les États-Unis ne sont pas l’Allemagne de 1941. Mais grisé par la puissance de son pays, le président américain n’est pas loin de confondre la force avec l’invulnérabilité. Or, la puissance véritable se garde de frapper partout ; elle sait où frapper efficacement.



