Longtemps présentée comme le laboratoire africain de l’influence russe, la République centrafricaine est devenue celui d’une économie criminelle sous tutelle de Wagner. Les révélations du Wall Street Journal sur l’implication des héritiers du groupe paramilitaire dans le trafic de tramadol jettent une lumière crue sur la dérive d’un État dont les institutions sont mises au service d’intérêts mafieux. Jusqu’où peut aller la captation de ce pays par une milice privée étrangère ?
Pendant des années, Moscou a présenté le groupe Wagner et ses mercenaires comme un instrument de stabilisation, venu sauver Bangui d’une rébellion menaçant de renverser le pouvoir. Les autorités centrafricaines ont depuis présenté cette alliance comme une nécessité sécuritaire.
Mais la réalité est infiniment plus inquiétante. À mesure que les institutions de l’État se sont confondues avec les intérêts du groupe russe, la frontière entre pouvoir public et criminalité organisée s’est effacée. En plus d’être un État fragile, la République centrafricaine prend les traits d’un État capturé par une organisation mafieuse. C’est la métamorphose progressive d’un État souverain en plateforme criminelle.
De « Wagnerland » au narco-État, la Centrafrique est à la dérive
Selon les informations publiées par le Wall Street Journal, les éléments restés fidèles à Evgueni Prigojine, désormais placés sous l’autorité de son fils Pavel, ont trouvé dans le trafic de tramadol une nouvelle source de financement après les tentatives de reprise des activités de Wagner par le Kremlin. Cette économie parallèle vient compléter les revenus déjà considérables tirés de l’exploitation illégale de l’or, du bois et d’autres ressources naturelles du pays.
Le mécanisme décrit par le média américain est celui d’une véritable économie criminelle intégrée. Des cargaisons de tramadol fortement dosé quittent l’Inde sous couvert d’exportations pharmaceutiques régulières vers la République démocratique du Congo. Les comprimés sont ensuite acheminés vers Zongo (localité de la RDC se situant en face de la capitale centrafricaine) avant de traverser discrètement l’Oubangui jusqu’à Bangui, où ils alimentent un marché devenu florissant.
Dans les mines contrôlées par Wagner, cette drogue permet aux ouvriers de travailler plus longtemps. Au sein des groupes armés, elle sert à supprimer la peur avant les combats. Même certains mouvements de soutien au pouvoir en font usage pour résister à la fatigue et à la faim.
Le tramadol devient ainsi un instrument de contrôle social, un carburant de guerre et une source majeure de revenus, plus qu’un stupéfiant. Et le plus inquiétant n’est pas le trafic lui-même, mais la protection institutionnelle dont il bénéficie.
Un acteur influent de la société civile centrafricaine affirme au Courrier Panafricain sous couvert d’anonymat que « Bienvenu Zokoue, alors directeur général de la police, utilisait les policiers pour sécuriser et transporter les cargaisons de tramadol de la RDC à Bangui ». Toujours selon cette même source, « il n’est pas exclu que ce soit l’argent de cette drogue qui ait permis à l’ancien directeur général de la police de s’offrir des biens meubles et immeubles un peu partout à Bangui ».
L’accusation va plus loin encore. « Les amis Wagner de Zokoue ont réussi à lui obtenir une promotion en le faisant nommer à la tête du ministère de l’Intérieur. Comme cela, au moins, il aura les coudées franches pour couvrir leur travail », insiste notre source.
Nous avons contacté Bienvenu Zokoue avant la publication de cet article afin de recueillir ses observations. À l’heure où nous mettons sous presse, il n’a donné aucune suite à nos sollicitations.
La mutation de l’État.
Ces allégations rejoignent une interrogation devenue centrale : jusqu’où les réseaux de Wagner ont-ils infiltré les institutions centrafricaines ? Car le véritable scandale est là. Généralement, les groupes criminels prospèrent contre les États. Là, ils prospèrent avec le soutien des autorités centrafricaines.
Il faut rappeler que depuis plusieurs années, le groupe Wagner ne se contente pas d’assurer la protection rapprochée de Faustin-Archange Touadéra. Ses mercenaires conseillent les services de sécurité, contrôlent des concessions minières, influencent les campagnes de communication officielles, participent à certaines décisions stratégiques et disposent d’une capacité d’action que peu d’institutions nationales sont en mesure de contrebalancer.
Le pays ne contrôle plus entièrement Wagner, qui a pris possession de pans entiers de l’État. Cette évolution a transformé profondément la nature du régime. Aujourd’hui, la notion de « narco-État » décrit sa réalité. C’est un pays où les institutions publiques cessent de lutter contre les trafics de drogue et deviennent elles-mêmes des instruments de leur développement, puisque les responsables des forces de sécurité sont soupçonnés de protéger les filières criminelles. On est en face de la mutation de l’État.
Le prix de l’illusion de la communauté internationale
La République centrafricaine est désormais un territoire où l’exploitation minière, les réseaux de contrebande, les intérêts sécuritaires et les trafics internationaux s’imbriquent dans un même système de prédation.
Les conséquences dépassent largement Bangui. Car ce trafic de tramadol alimente les violences régionales, nourrit les groupes armés et contribue à l’instabilité qui s’étend désormais jusqu’au Soudan voisin. Plus cette économie criminelle prospère, plus elle fragilise l’ensemble de l’Afrique centrale.
Longtemps, les partenaires internationaux ont fermé les yeux, considérant que Wagner assurait au moins une forme de stabilité. Ils découvrent maintenant le prix réel de cette illusion. La sécurité promise s’est transformée en économie de guerre, la coopération militaire est devenue un système de captation des ressources et l’État centrafricain, progressivement privé de son autonomie, donne hélas le sentiment d’être administré au bénéfice d’intérêts privés étrangers.



