La reprise d’Am-Dafok par les Forces armées centrafricaines (FACA), soutenues par les mercenaires russes de Wagner, marque un succès tactique pour Bangui. Mais cette reconquête met aussi en évidence la recomposition des groupes rebelles, les effets déstabilisateurs de la guerre au Soudan et les fragilités persistantes d’un modèle sécuritaire largement fondé sur la réponse militaire.
Le retour d’Am-Dafok, dans le nord-est de la République centrafricaine, dans le giron du pouvoir pouvoir central centrafricain a été salué à Bangui comme une victoire militaire. Quelques jours après l’attaque menée le 30 juin par des groupes rebelles, les autorités ont annoncé avoir rétabli leur contrôle sur cette localité frontalière. Si cette reconquête constitue un succès opérationnel, elle révèle aussi les limites d’une approche qui peine à stabiliser durablement les régions les plus exposées du pays.
Am-Dafok, un verrou stratégique fragilisé par la guerre au Soudan
À première vue, Am-Dafok n’est qu’une petite ville enclavée de la préfecture de la Vakaga, à près de 1 000 kilomètres de Bangui. Située à la frontière du Soudan, à proximité du Tchad, elle occupe pourtant une position stratégique. Véritable porte d’entrée vers le Darfour, où la guerre fait rage depuis avril 2023, la localité constitue un point de passage essentiel pour les flux de populations, le commerce transfrontalier, les couloirs de transhumance, mais aussi les trafics et les groupes armés.
Contrôler Am-Dafok revient ainsi à sécuriser l’un des principaux corridors reliant le nord-est centrafricain au Soudan. Cette fonction stratégique s’est encore renforcée avec l’embrasement du conflit soudanais. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), la guerre a provoqué le déplacement de plus de 13 millions de personnes, faisant de cette crise l’une des plus importantes au monde. Une partie de ces populations s’est réfugiée dans les zones frontalières de la République centrafricaine, accentuant la pression sur un territoire déjà marqué par une faible présence de l’État.
L’attaque du 30 juin témoigne également d’une évolution du paysage sécuritaire centrafricain. L’offensive a été revendiquée par l’Alliance du sursaut patriotique (ASP), une coalition apparue publiquement quelques jours auparavant. Selon plusieurs sources sécuritaires, elle rassemble d’anciens combattants issus de différents mouvements armés, notamment du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), l’une des principales composantes de l’ex-Séléka.
Cette recomposition s’inscrit dans une tendance plus large observée par plusieurs centres de recherche spécialisés, parmi lesquels le Soufan Center. Face à la pression militaire, les groupes armés privilégient désormais des structures plus souples, capables de conduire des attaques ciblées avant de se disperser rapidement. Cette évolution rend leur neutralisation plus complexe et contribue à maintenir une instabilité chronique dans les zones frontalières.
Une victoire militaire qui ne règle ni la crise humanitaire ni les fragilités sécuritaires
La reprise rapide d’Am-Dafok constitue indéniablement un succès tactique pour les autorités centrafricaines et leurs partenaires russes. Mais cette victoire intervient dans une ville profondément meurtrie par les combats.
Les premières évaluations menées conjointement par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), le HCR, l’UNICEF et la MINUSCA recensent plus de 17 500 personnes déplacées. Beaucoup ont trouvé refuge autour d’une base temporaire des Nations unies ou dans les villages environnants. Le centre de santé a été entièrement pillé, plusieurs corps ont été retrouvés dans les rues et une grande partie de la population a fui dans la précipitation.
Au-delà des destructions, les conséquences économiques et sociales risquent de s’inscrire dans la durée. En pleine saison culturale, des milliers de familles ont été contraintes d’abandonner leurs champs. Dans une région où l’agriculture vivrière constitue la principale source de revenus, quelques semaines d’interruption suffisent à compromettre les récoltes et à aggraver l’insécurité alimentaire.
La situation sanitaire suscite également de vives inquiétudes. Les organisations humanitaires alertent sur le manque d’eau potable, l’insuffisance des soins médicaux, la promiscuité dans les sites de déplacement et les risques de propagation de maladies infectieuses. Selon les équipes d’évaluation, plusieurs nourrissons seraient déjà décédés faute de prise en charge, tandis que les femmes enceintes figurent parmi les populations les plus exposées.
La reconquête d’un territoire ne suffit pas à rétablir les conditions d’une vie normale. Pour les habitants d’Am-Dafok, la guerre se poursuit désormais dans les camps de déplacés, où s’accumulent précarité, insécurité alimentaire et absence de services essentiels.
Le partenariat russe face à son principal test
Depuis 2018, la République centrafricaine a fait du partenariat militaire avec Moscou le pilier de sa stratégie sécuritaire. Après la disparition du groupe Wagner, cette présence s’est progressivement réorganisée autour de l’Africa Corps, placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense.
Cette coopération a permis aux autorités centrafricaines de reprendre plusieurs villes, de renforcer les capacités des FACA et de sécuriser durablement Bangui ainsi que plusieurs axes stratégiques. La reconquête rapide d’Am-Dafok confirme cette capacité de réaction. Elle souligne toutefois les limites d’un dispositif qui, malgré plusieurs années d’appui militaire, n’a pas empêché une offensive d’ampleur dans une zone considérée comme particulièrement sensible.
L’Alliance du sursaut patriotique (ASP), qui revendique l’attaque, a d’ailleurs fait du départ des mercenaires russes de Wagner et de ses supplétifs locaux l’une de ses principales revendications. Ce positionnement illustre le rôle désormais central qu’occupe la présence russe dans la dynamique du conflit.
Parallèlement, plusieurs rapports des Nations unies, d’organisations internationales et d’ONG ont documenté ces dernières années des allégations d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées, de détentions arbitraires et d’actes de torture attribués à des éléments liés à Wagner. Bangui et Moscou contestent ces accusations, mais celles-ci continuent d’alimenter les débats sur les effets de cette coopération sécuritaire.
Au-delà de ces controverses, de nombreux chercheurs spécialisés estiment qu’une stratégie fondée principalement sur la réponse militaire ne peut produire une stabilité durable sans rétablissement de l’administration, des services publics et d’une présence effective de l’État dans les territoires reconquis.
Am-Dafok illustre précisément cette équation. Si les autorités ont démontré leur capacité à reprendre rapidement une position stratégique, elles n’ont pas empêché l’offensive de se produire. La question n’est donc plus seulement celle de la reconquête des territoires, mais de leur sécurisation dans la durée.
Au-delà de son importance militaire, Am-Dafok apparaît ainsi comme un révélateur des défis auxquels demeure confrontée la République centrafricaine. La guerre au Soudan, la recomposition permanente des groupes armés et la faiblesse persistante de la présence étatique continuent d’alimenter une instabilité chronique dans le nord-est du pays.
Dans ce contexte, le partenariat militaire entre Bangui et Moscou est confronté à une interrogation centrale : peut-il dépasser la logique de reconquête ponctuelle pour installer une sécurité durable ? C’est désormais sur sa capacité à prévenir les offensives, autant qu’à les repousser, que sera jugée la stratégie russe en République centrafricaine.
Par Karine Oriot
Journaliste et éditorialiste spécialiste des questions politiques africaines.



